Débit

"Ce n'est pas qu'une impression : les Espagnols parlent vraiment très vite. Selon une étude du Laboratoire dynamique du langage de l'Institut des sciences de l'homme, basé à Lyon, ils prononcent 26 % de syllabes en plus par seconde que les Anglais. Et 50 % de plus que ceux qui parlent mandarin. L'étude – qui s'est intéressée à l'allemand, à l'anglais, à l'espagnol, au français, à l'italien, au japonais et au mandarin – constate que le nombre de syllabes disponibles varie de 416 (en japonais) à près de 8 000 en anglais.

Pourtant "la vitesse de transmission du message" que l'on veut  faire passer est "quasi constante". En effet, nos voisins espagnols ne transmettent pas plus d'informations, car une syllabe anglaise ou allemande porte davantage de contenu. En clair, "une langue rapide" comme l'espagnol ou l'italien a recours à davantage de syllabes pour raconter la même histoire. La dimension culturelle peut également allonger  le discours. C'est notamment le cas en japonais, où les formules de politesse, très codifiées, "font partie de l'information jugée essentielle à transmettre". Et le français ? Il se situe dans une zone médiane. Débit point trop soutenu et densité d'information modérément élevée. Bref, nous parlons en partie pour ne rien dire mais moins que d'autres."

"L'art de parler plus vite sans en dire plus", Jean-Michel Normand in M le magazine du Monde du 09 novembre 2012

 

Lessico Famigliare

"Nous sommes cinq frères et sœurs. Nous n'habitons pas la même ville, certains d'entre nous résident à l'étranger : et nous ne nous écrivons pas souvent. Il arrive, quand nous nous rencontrons, que nous nous montrions, les uns envers les autres, indifférents ou distraits. Mais il suffit, entre nous, d'un mot. Il suffit d'un mot, d'une phrase : une de ces phrases maintes fois entendues et répétées dans notre enfance. Il nous suffit de dire " Nous ne sommes pas venus à Bergame pour rigoler" ou " De quoi qu' ça pue l'acide sulfurique pour retrouver tout à coup nos anciens rapports, notre enfance et notre jeunesse, indissolublement liées à ces phrases, à ces paroles. 

L'une quelconque de ces phrases ou de ces paroles nous permettrait     de nous reconnaître dans l'obscurité d'une grotte, au milieu de     milliers et de milliers de personnes. Ces phrases sont notre latin     même, le vocabulaire de nos jours passés, elles sont comme les     hiéroglyphes des Égyptiens ou des Assyro-babyloniens, le témoignage     d'un noyau vital qui a cessé d'être mais survit dans les textes,     sauvés de la fureur des eaux et de la corrosion du temps.  Ces     phrases constituent le fondement de notre unité, un unité qui     subsistera jusqu'à notre mort, qui se recréera et ressuscitera dans     les endroits les plus divers de la terre quand l'un de nous dira :
-Illustre monsieur Lipmann, et que, sur le champ résonnera à notre     oreille la voix impatientée de mon père :
- Finissez-en avec cette histoire, je l'ai entendue des centaines de     fois".

Natalia Ginzburg. Les mots de la tribu. tr. Michèle Causse, carnets rouges Grasset. 

Lessico famigliare, Einaudi, 1966.