Désarçonné

"Cette recordation     que j'en ai fort empreinte en mon âme, me représentant son visage et son     idée si près du naturel, me concilie aucunement     à elle. Quand je commençai à y voir,     ce fut d'une vue si trouble, si faible et si morte, que je ne discernais     encore rien que la lumière... Quant aux fonctions de l'âme, elles naissaient     avec même progrès que celles du corps. Je me vis tout sanglant, car mon     pourpoint était taché partout du sang que j'avais rendu. La première pensée     qui me vint, ce fut que j'avais une arquebuse en la tête : de vrai, en même     temps, il s'en tirait plusieurs autour de nous.     Il me semblait que ma vie ne me tenait     plus qu'au bout des lèvres : je fermais les yeux pour aider, ce me semblait,     à la pousser hors, et prenais plaisir à m'alanguir et à me laisser aller.     C'était une imagination qui ne faisait que nager superficiellement en mon     âme, aussi tendre et aussi faible que tout le reste, mais à la vérité non     seulement exempte de déplaisir, ains     mêlée à cette douceur que sentent ceux qui se laissent glisser au sommeil.     [...]    
Mon assiette     était à la vérité très douce et paisible ; je n'avais d'affliction ni pour     autrui ni pour moi : c'était langueur et une extrême faiblesse, sans aucune     douleur. Je vis ma maison sans la reconnaître. Quand on m'eût couché, je     sentis une infinie douceur à ce repos, car j'avais été vilainement tirassé     par ces pauvres gens, qui avaient pris la peine de me porter sur leurs bras     par un long et très mauvais chemin, et s'y étaient lassés deux ou trois     fois les uns après les autres. On me présenta force remèdes, de quoi je     n'en reçus aucun, tenant pour certain que j'étais blessé à mort par la tête. C'eût     été sans mentir une mort bien heureuse, car la faiblesse de mon discours     me gardait d'en rien juger, et celle du corps d'en rien sentir. Je me laissais     couler si doucement et d'une façon si douce et si aisée que je ne sens guère     autre action moins pesante que celle-là était. [...]    
Ce conte d'un événement     si léger est assez vain, n'était l'instruction que j'en ai tirée pour moi     : car, à la vérité, pour s'apprivoiser à la mort, je trouve qu'il n'y a     que de s'en avoisiner."
                                                                                                                                 Montaigne, Essais, II, 6