La double nostalgie

"On pourrait dire autrement la tension interne à la nostalgie, en s'aid ant des deux mots de l'allemand Heimweh et Sehnsucht, comme deux représentations de la philosophie, que l'histoire de la philosophie tout entière n'a finalement pas cessé de travailler.

D'un côté : Heimweh pour le désir du retour, une nostalgie fermée qui reboucle. 

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De l'autre côté : Sehnsucht pour une nostalgie ouverte, qui ne "re"-vient jamais sur elle-même ; l'infini indéfini de l'aiön linéaire, non identifiable, non mathémasibable, qui s'écoule mais ne cesse pas. La philosophie comme désir, romantique autant que lacanien, poursuit alors un objet indéterminé ou un idéal introuvable : das Sehnen nomme pour Fichte l'aspiration du Moi, tendance, besoin, gêne, vide "qui cherche à se combler et n'indique pas à partir de quoi". 

Ulysse l'aventurier, le nomade, citoyen du monde jusqu'en ses confins, chez lui partout et nulle part. 

Sans doute l'opposition est-elle trop simple pour se maintenir dans l'intelligence de la vie ou de la philosophie. Ce sont, comme l'onde et le corpuscule, deux manières de voir qui passent l'une dans l'autre.  

Deux Ulysse en un, comme saura le décrire Günther Anders : "Lorsque Ulysse séjournait chez Calypso, il devait être doublement vigilant. Il ne devait pas seulement veiller à garder Ithaque en son coeur, mais aussi à ne pas perdre la vision de ses errances." La nostalgie est, elle aussi, rusée et polytrope, aux mille tours.  

 

Barbara Cassin. La nostalgie. Quand donc est-on chez soi ? Autrement 2013, pp. 58-60