Photographier la pluralité du monde

"Alex Webb est un photographe du désordre. Dans ses compositions, il montre souvent une juxtaposition d’individus ou un cumul de scènes simultanées. Il a ce talent rare de montrer combien le monde d’aujourd’hui est un chaos, un bordel, mais avec des images simples à lire.

Dans cette photo – les enfants jouant à La Havane – caractéristique de son style, on trouve une opposition entre un côté « sur le vif » et un aspect « ultracomposé » qui permet une lecture simple de cette image très complexe. On voit des bouts de personnages, des corps tordus, des chaussures déchirées, des vêtements sales et débraillés. On devine que ce sont des enfants jouant de façon libre et anarchique. On sent qu’il s’agit d’un reportage et que l’image n’a pas été mise en scène. Tout cela appuie l’idée d’une confusion et d’un amoncellement de corps, voilà pourquoi il y a du « vrai » et de la vie dans cette photo.

Tous les photographes et les cinéastes connaissent le syndrome de « l’image confuse », quand beaucoup de monde, plusieurs sujets ou de nombreuses actions parallèles se retrouvent dans le cadre. C’est alors assez facile de « perdre l’œil ». On voudrait montrer un entrelacs d’événements, une foule, une coexistence d’actions, mais en voulant trop dire, on perd le regard. On perd aussi le spectateur. On ne montre que du rien.

Alex Webb est un des rares photographes à relever ce défi : parler du chaos en l’organisant. Une ville, une foule, une rue agitée offrent forcément une collection de gens disparates et métissés, d’actes hétéroclites et d’architectures hétérogènes. Comment fabriquer une image qui se tient en combinant ces éléments éclatés ? La couleur, ou plutôt l’agencement des couleurs, est un des éléments essentiels de son langage visuel.  Dans l'image de ce couple cubain photographié dans le Barrio Chino, à La Havane,  on distingue deux sortes de bleu, trois verts et deux rouges. Ces couleurs s’accordent grâce aux différents gris qui les relient entre elles, et ces juxtapositions soulignent le fait qu’il existe plusieurs plans. Le premier plan, avec les jambes pendantes, crée un hors-champ important. Tout au fond de l’image, en second plan, on voit le couple se tenant à l’angle des murs. Et puis, entre les deux, ces curieux dessins de Chinois créent un troisième plan.

Si toutes ces choses tiennent ensemble, c’est précisément parce qu’elles ne vont pas ensemble. Selon moi, le talent et l’originalité de Webb s’expriment ici. Son sujet de prédilection est l’incohérence et la pluralité du monde. Son langage consiste à intégrer la digression, de façon permanente, comme un élément liant."

 

"Dans l'oeil de Cedric Kaplisch : Axel Webb, les couleurs du chaos",

par Amaury da Cunha.  Le Monde, 17 août 2013.