La place du désordre

salon de musqiue de Fanny Hensel, née Mendelssohn, vers 1849, par Julius Wilhelm Helfft

collection Eugene Thaw du Cooper-Hewitt, National Design Museum de New York

salon d'un palais florentin vers 1835

chambre vers 1823, par Bouilhet

 collection Eugene Thaw du Cooper-Hewitt, National Design Museum de New York

Au XIXe siècle, un genre mineur prend son essor : l'aquarelle d'intérieur,  portraits de pièces que princes, aristocrates et bourgeois aimaient à commander en guise de memento vivi. Tout y est consigné dans le moindre détail, avec des perspectives plus ou moins adroites selon la renommée du peintre. Quelques personnages y apparaissent parfois mais la plupart du temps, c'est le vide qui semble être le sujet principal, un vide glaçant. On rêve d'y voir apparaître les pieds d'un cadavre dépassant de sous un lit pour conjurer l'ennui que ne manque pas de distiller la contemplation de ces œuvres.

Les belles photos de désordre domestique de Marine Gobled et Aurélie Lecuyer m'ont permis toutefois de comprendre une évidence. Le strict ordonnancement qui était donné à voir n'était pas forcément un effet recherché pour les besoins de la peinture ( l'équivalent de ce que serait les photos des revues de décoration de nos jours) : le désordre n'avait tout simplement pas sa place dans ces demeures où une large domesticité veillait à ce que tout soit à sa place à tout moment, effaçant comme une ardoise magique chaque aspérité afin de maintenir le décor inchangé de jour en jour.

La plume de Miss Satin

Images empruntées au facsimile vendu par la librairie Diktats

 

Ceux qui ont vu l'exposition L'impressionnisme et la mode à Orsay en savent déjà les évidents défauts : conception platissime de la peinture considérée comme simple illustration (il y a même une robe sortie du tableau, littéralement), effets de mise en scène grotesques dus à Robert Carsen (chants d'oiseaux et pelouse synthétique pour la section "Mode de plein air" ; alignement de chaises de défilés au nom des femmes de peintres célèbres). Philippe Dagen dit cela très bien ici. Toutefois, je dois l'avouer, j'y ai ressenti le plaisir facile que l'on éprouve à la vision d'un mauvais film en costumes historiques.

Et puis, caché dans les vitrines de la première salle, parmi les journaux de mode dont on décrit le plein essor, il y a un sublime ovni : La Dernière mode, gazette du monde et de la famille que rien ne distingue en apparence des autres titres sinon sa couverture bleue et un papier un peu plus épais. Cette gazette est l’œuvre, de A à Z, du  poète Stéphane Mallarmé qui sous divers pseudonymes (dont le plus délicieux, Miss Satin) l'a alimentée pendant sept parutions de septembre à décembre 1874 : descriptions de lithographies de mode, patrons, chroniques de la mode et de la vie parisienne - théâtres, livres, beaux-arts, menus et recettes ( même un sirop  pour guérir le rhume), conseils pour l'éducation, conseils de tapissier-décorateur, correspondance avec les abonnées.

On n'entrera pas dans les querelles que suscite la caractère inclassable de cette entreprise chez les érudits mallarméens, on se contentera d'en donner de larges extraits à partir des  Écrits sur l'art de Mallarmé que Michel Draguet a rassemblés  chez Garnier Flammarion (les sept numéros de La Dernière mode y figurent in extenso).

Le Papillon emblème ? Non,  parure.

"Ce cachet, il lui sera donné surtout par une nouvelle complétant les informations qui précèdent : c'est, quoi ? l'annonce d'un emblématique Papillon qui, vaste, superbe, taillé dans les tissus légers et délicieux, élèvera son vol immobile à hauteur, Mesdames, de l'une ou l'autre de vos joues, remplaçant par son caprice la fraise historique de ces dernières années. Vos frisures feront tomber leurs anneaux dans l'intervalle des deux ailes. Brillante imagination, n'est ce pas ? qui rappelle les métamorphoses mêlant à des gazes d'insectes un visage de femme dans les albums anciens de Grandville : non, elle appartient au génie de ce magicien extraordinaire, lui, aussi, mais autrement qu'en vignettes, ordonnateur de la fête sublime et quotidienne de Paris, de Vienne, de Londres et de Petersbourg, le grand Worth."

Les gares

"Tels sont nos plaisirs ressuscités ; outre la chasse lointaine, il est des citadins rebelles encore à tout projet de retour : plus que ceux que retient la grande vie de château ceux-là qui errent simplement pour ne pas rentrer. Voyager ! Il leur faut cela après la plage avant la rue. Signalons, rapidement et au hasard, deux ou trois à peine de ces beaux voyages, faits dans les brumes et les riches feuillages d'octobre : mais sans avoir la prétention, à cause de notre peu de place, de les indiquer tous ou presque tous.

Billets d'aller et de retour pour la Forêt de Fontainebleau"

Chronique de Paris

"Mille secrets (histoire volage d'une soirée) trouveront ici, avant de se confondre dans l'éclat de l'orchestre, un écho ; listes de danseurs perdues avec les fleurs effeuillées, programme de concert ou carte des dîneurs composent, certes, une littérature particulière, ayant en soi l'immortalité d'une semaine ou deux."

Étoffes de la saison

"A cette question des tissus va se joindre la préoccupation de couleurs. La nuance la plus en vogue toujours pour le dehors, sera le havane teinté appelée hier cachou et ce matin gyzèle : nous aurons ainsi (mêlant des teintes connues à quelques autres tout à fait neuves) les vert paon, bleu grenat, lie de vin, suresne, régina, loutre, gris de fer, gris ardoise, gris mode, écru et autres désignant les mêmes tons sous de vaines appellations.

Ne cédons pas à la tentation frivole de les énumérer;

Les Étoffes pour Costumes habillés: Lyon nous offre ses fayes et ses failles, ses poults-de-soie, ses satins, ses velours à nuls autres pareils, ses gazes et ses tulles, ses crêpes de Chine acclimatés par une fabrication qui, un jour, les exportera au pays même du thé ; enfin, les tissus lamés d'or et d'argent, goût somptueux, magnifique, ressuscités de jadis.

Mais la plus exquise des innovations, familière et suave, celle appelée, je le dis ! à régner plus qu'une saison, c'est les Cachemires de nuance claire devenus (mieux que les failles et les poults-de-soie) Toilettes du soir ; ceux roses et rose thé, bleus et bleu de ciel, les maïs, les réséda, les myosotis, les crème et gris clair de lune. "

Toilettes de bal : vaporeuses mais très ajustées, avec un exemple

"Quant aux caractères particuliers qui semblent s'imposer au début de l'hiver, dépourvu encore des grandes réunions de plaisr sauf dans l'arrière-saison châtelaine ou dans la prime fleur des régions officielles voici (ce que, du moins, j'ai sais, un peu sur nous, un peu chez les autres, beaucoup près des grandes couturières ou de leurs rivaux les couturiers) :

Article premier et unique

Si les tissus classiques de bal se plaisent en nous envelopper d'un brume envolée et faite de toutes les blancheurs, la robe elle-même, au contraire, corsage et jupe, moule plus que jamais la personne : opposition délicieuse et savante entre le vague et ce qui doit s'accuser.

Exemple de cette règle, qui vient de trop absolues souveraines de la Mode, pour n'être pas suivie tantôt par mille sujettes ravies, c'est : corsage ajusté de haut en bas, prenant les hanches et jupe plate devant, celui-ci venant brider celle là à mi-corps, puis écharpe ; l'Europe n'a-t-elle pas appris ce goût nouveau de l'Orient ?

 A l'article unique ou tout au moins premier qu'il faut écrire, afin de le méditer, sur le carnet de nacre et effacer, avec les derniers noms des danseurs restés de l'autre année, seulement dans l'après-midi d'avant le bal : je joins deux détails ou trois, parfois divers, jamais contradictoires".

Gazette de la fashion (où même les errata sont beaux, rappelant Les Loisirs de la poste)

"Très important à rappeler à nos Lectrices, que dis-je ?  à leur indiquer pour la première fois (car l'autre jour deux chiffres sur trois tout à fait erronés ses sont glissés dans les quelques lignes consacrées ici aux Corsets élégants) est l'atelier nouveau de Madame Gilbert : c'est bien la rue du Bac, mais 106 ( et non 187) qu'il faut écrire sur l'adresse des commandes envoyées la veille à l'habile et gracieuse corsetière."

Et puis, pour finir, parmi les Conseils sur l'éducation, la recommandation de La Petite grammaire française de M. Brachet

"Exempte de toute abstraite aridité pour l'esprit délicat et logique de l'enfant, il vous montre, à vous, qu'une langue, loin de livrer au hasard sa formation, est composée à l'égal d'un merveilleux ouvrage de broderie ou de dentelle : pas un fil de l'idée qui se perde, celui-ci se cache mais pour reparaître un peu plus loin uni à celui-là ; tous s'assemblent en un dessin, complexe ou simple, idéal, et une retient à jamais la mémoire, non ! l'instinct d'harmonie que, grand ou jeune, on a en soi."

 

 

La ville écrite

 

Dans ces photos du Paris du début du XXe siècle, Atget donne à voir une ville hérissée de lettres : enseignes envahissant les façades, suspendues aux balcons, réclames dévorant les pignons, vitrines cachées derrière les énormes lettrages des affichages de prix, immenses murs de lettres peintes. Sur la photo du chevet de Saint-Séverin, l'on recense au bas mot une cinquantaine d'affiches publicitaires différentes : Singer, Cafés Carvalho, Byrrh, Automobile Club de France, Dubonnet, Saint Raphaël Quinquina, Hurtu automobiles, etc.

Cette saturation du signe écrit suit la courbe vertigineuse de l'accroissement de l'imprimé au XIXe siècle : le papier n'est plus rare (entre 1800 et 1900, sa production est multiplié par 2800), de nouvelles rotatives bouleversent les techniques de l'imprimerie,  la scolarisation et l'alphabétisation progressent, la révolution industrielle nourrit le marché publicitaire et la culture de masse prend son essor.

Au XVIIIe siècle, cet espace de l'affiche était  éphémère et toujours renouvelé, éclaté en de multiples catégories :

"Ces affiches sont arrachées le lendemain pour faire place à d'autres. Si la main qui les colle ne le déchiroit pas, les rues à la longue seront obstruées par une espèce de carton, grossier résultat du sacré et du profonde ensemble : comme mandements ; annonces de charlatans, ; arrêts de la cour de Parlement ; arrêts du Conseil qui les cassent ; biens en décret, ventes après décès et au dernier enchérisseur ; monitoires, chiens perdus, sentences du Châtelet, avis aux âmes dévotes, marionnettes, prédicateurs, exposition du Saint sacrement, régiment de dragons, traité de l'âme, bandages élastiques" écrivait Louis-Sebastien Mercier dans le vol. IV de son Tableau de Paris en 1783.

Au cours du XIXe siècle, il se consolide avec l'obligation pour les magasins d'apposer une enseigne, la naissance du mobilier urbain, l'invention du mur publicitaire peint. La ville ressemble à un journal géant à ciel ouvert dont on pourrait lire les réclames bien ordonnancées en colonnes.  Au XXe siècle, cet espace de papier se double d'un espace de lumière, celui des lettres en néon, avec un apogée dans les années 30. De jour comme de nuit, les lettres s'impriment dans l’œil des passants.


Espace bien étrange pour le citadin d'aujourd'hui : les signes imprimés ont quasiment déserté les façades pour se muer en écrans mobiles,  apparitions fugitives de LED,  ou se loger au creux des mains dans les smartphones alors que la publicité a pénétré au-delà des murs, à l'intérieur de l'espace privé, à travers la télé et l'ordinateur.

 

 

 

Eugène Atget. Impasse des bourdonnais 1911, BNF;  église saint-séverin, au coin de la rue saint jacques,  1899, musée Carnavalet ; rue saint jacques, 1903 ; 81 rue saint martin, 1911, BNF ;  place  saint-médard, vers 1898, musée Carnavalet.