Boîtes mystère

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Sur le port de Rotterdam, des milliers et milliers de containers attendent d'être distribués par voies fluviale, routière et ferroviaire vers l'hinterland européen. Déchargés par des grues automatisées, acheminés par des camions guidés par ordinateur, ils forment des architectures aléatoires dont on reconnaît ça et là quelques couleurs spécifiques à certains armateurs.

Mais leur opacité conserve entier le mystère de leur contenu, qui représente 90 % des produits que nous achetons. A l'exception des matières inflammables et toxiques et des produits réfrigérés, les équipages et le capitaine mêmes du cargo- une vingtaine d'hommes pour des chargements allant jusqu'à 7000 boîtes-  qui les aura conduits à bon port au terme de plusieurs semaines de navigation ne savent rien des marchandises qu'ils renferment. Le container est un parallélépipède de fer dont ils n'ont à connaître que le poids pour calculer le centre de gravité et le centre de carène afin d'équilibrer le chargement.

Une invisibilité qui laisse de quoi spéculer sur bien des trafics.

 

 

De Rio

 
Le rose et le rouge, une association de couleurs que l'on retrouve souvent dans les petits bars de quartier.

Le rose et le rouge, une association de couleurs que l'on retrouve souvent dans les petits bars de quartier.

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Batucada dans Vila Isabel et figurines sculptées par  Antonio de Oliveira , collections du   Museu Casa do Pontal  .

Batucada dans Vila Isabel et figurines sculptées par Antonio de Oliveira, collections du Museu Casa do Pontal.

Recreio das Bandeirantes, dans la zone ouest, partie encore peu construite de Rio, bientôt gagnée par l'extension de la ville.

Recreio das Bandeirantes, dans la zone ouest, partie encore peu construite de Rio, bientôt gagnée par l'extension de la ville.

Plage d'Urca, seul quartier de Rio qu'aucune favela ne jouxte

Plage d'Urca, seul quartier de Rio qu'aucune favela ne jouxte

Dans le quartier de Leblon , travaux d'extension du métro  vers Barra da Tijuca en vue des Jeux olympiques. Tout Rio est en chantier et les retards s'accumulent. Les transports en commun restent un problème majeur, du fait de leur cherté et de leur mauvaise organisation.

Dans le quartier de Leblon , travaux d'extension du métro  vers Barra da Tijuca en vue des Jeux olympiques. Tout Rio est en chantier et les retards s'accumulent. Les transports en commun restent un problème majeur, du fait de leur cherté et de leur mauvaise organisation.

Enfants pêchant dans un petit étang en bas de la favela du Morro das Macacos où stationne depuis 2010 l'une des 39 unités de police de  pacification  de Rio . Azulejos de Candido Portinari pour le ministère de la santé et de l'éducation , chef d’œuvre moderniste que l'on l'aperçoit dans cette scène de   L'Homme de Rio  .

Enfants pêchant dans un petit étang en bas de la favela du Morro das Macacos où stationne depuis 2010 l'une des 39 unités de police de pacification de Rio . Azulejos de Candido Portinari pour le ministère de la santé et de l'éducation , chef d’œuvre moderniste que l'on l'aperçoit dans cette scène de L'Homme de Rio.

Panthéon de garagiste  : d'Ayrton Senna à Jésus en passant par Carla Perez.

Panthéon de garagiste  : d'Ayrton Senna à Jésus en passant par Carla Perez.

Dans la forêt de Tijuca, offrandes aux dieux du candomblé,  une religion menacée par l'emprise croissante des évangéliques qui n'hésitent pas à détruire ces marques de dévotion.

Dans la forêt de Tijuca, offrandes aux dieux du candomblé,  une religion menacée par l'emprise croissante des évangéliques qui n'hésitent pas à détruire ces marques de dévotion.

Du haut du Pain de sucre : la sensation de se dissoudre dans l'azur

Du haut du Pain de sucre : la sensation de se dissoudre dans l'azur

 
 

In No Great Hurry

Tout d'abord, parce qu'il est encore temps, tous mes vœux pour une année 2014 placée sous le signe de la joie et de l'émerveillement renouvelés.

Capture d'écran du documentaire de Tomas Leach consacré à Saul Leiter : In No Great Hurry (2013)

Saul Leiter.  To Remember Richard . 1970s. Gouache et aquarelle sur papier. Howard Greenberg Gallery.

Saul Leiter. To Remember Richard. 1970s. Gouache et aquarelle sur papier. Howard Greenberg Gallery.

 

 

Nul doute qu'il a fallu beaucoup de patience et de douceur à Tomas Leach pour approcher Saul Leiter et réaliser son documentaire  In No Great Hurry, sorti quelques jours avant la mort du grand photographe, le 26 novembre dernier alors qu'il s'apprêtait à fêter ses quatre-vingt-dix ans. Car Saul Leiter a durant toute sa vie obstinément évité le succès et la célébrité. Son talent n'a jamais été ignoré, comme celui d'une Vivian Maier : en 1953, il participa à l'exposition organisée par  Edward Steichen au MoMa, Always the Young Strangers, mais déclina son offre deux ans plus tard  pour The Family of Man. Quelque temps plus tard, il laissa intacte une enveloppe venue de France dont il savait pertinemment qu'elle contenait une invitation à être exposé en Europe.  Un ami s'amusait de son talent à rater toutes les occasions. Il répliquait que son but dans la vie était de payer sa facture d'électricité et qu'il aspirait à être unimportant, pour mieux fuir les pourquoi et les explications.

C'est dans son appartement de East Village à Manhattan que Saul Leiter a reçu sur une période de trois années le jeune réalisateur britannique : une vaste pièce éclairée par une large baie vitrée poussiéreuse remplie de piles de boîtes de photos, de pellicules, de dizaines de milliers de clichés en pagaille, d'amas de menus objets, de portfolios posés contre des murs décrépits, de rayonnages de livres d'art jaunis. ponctuée des taches de couleurs de ses tableaux et de ceux de sa compagne Soames Bantry, décédée en 2002. Là, il profitait de l'un des grands plaisirs de sa vie : boire du café, écouter de la musique, peindre quand il en avait envie sur de petits carnets, parler d'art avec ses amis comme on parlerait du temps qu'il fait, regarder les gouttes tomber sur sa fenêtre. Dans le désordre, il se sentait à son aise, "dans un état de plaisante confusion", qui lui apportait le charme et le confort de pas savoir où étaient les choses. Là, il entretenait ce qui le tenait constamment en action : la quête de la beauté.  

Pendant plus de soixante ans, il a vécu dans le même immeuble au 111 E 10th Street, presqu'à l'angle de la 3d Avenue ( j'ai eu le pressentiment que SL était tellement modeste qu'une simple recherche dans les pages blanches me donnerait son adresse et cela a été le cas). La quasi-totalité de ses photos ont été prises dans un rayon de deux blocs autour de son appartement : il se promenait sans savoir à l'avance ce qui l'attendait, le regard en alerte, se réjouissant d'avoir capté quelques moments de grâce.

C'est avec grande émotion qu'on le regarde parler  : lentement, mi-malicieusement, mi-sentencieusement, l'oeil vif,  se moquant de lui même, terminant toujours ses phrases par de petits rires étouffés tout en remettant en place son écharpe ou son chapeau, comme s'il avait toujours froid.  Émotion aussi de voir cet homme pour qui la gentillesse , la quête de la beauté et  la poursuite d'une vie heureuse ne faisaient qu'un si apaisé et serein à l'approche de la mort.

 

 

Fenêtres russes

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Au musée Zadkine, est célébré le cent cinquantième anniversaire de la naissance de Sergueï Proucoudine-Gorsky (1863-1944), industriel russe féru de nouvelles technologies connu pour avoir mis au point un procédé de prise photographique en trichromie permettant un rendu des couleurs d'une intense luminosité et d'une extrême précision. Soutenu par Nicolas II subjugué par l'apparition des images de son empire sur un grand carré de toile tendue un beau jour de mai 1909,  il parcourut le territoire russe jusqu'à ses confins asiatiques dans un wagon spécialement aménagé de 1909 à 1916, fixant sur plaques de verre des milliers de clichés de fleuves, forêts, arbres en fleurs, plaines, champs, églises, chemins de fer, paysans, paysannes, enfants, moines et objets liturgiques .

C'est la Bibliothèque du Congrès américain qui détient  la majeure partie des plaques , achetées aux héritiers de Procoudine-Gorsky qui les emporta dans sa fuite hors de la Russie en révolution en 1918 dans des conditions encore assez mystérieuses.

Les commissaires de l'exposition ont fait le beau choix de monter les positifs sur des caissons lumineux incrustés dans les fenêtres de l'atelier et de la maison du sculpteur Zadkine, qui donnent sur une petit jardin planté de bouleaux, non loin du Luxembourg,  Le dispositif offre la très curieuse sensation d'une ouverture vers un espace parallèle qui relèverait moins d'un voyage dans le temps  ( malgré le titre de l'exposition "Voyage dans l'ancienne Russie" qui joue sur la nostalgie de la Russie blanche)  que d'une pénétration dans l'imaginaire des espaces russes. Entre les étonnantes bordures fluorescentes, l'on est tout prêt à voir apparaître  le cavalier blanc ou le cavalier rouge de la forêt de Baba-Yaga ou sauter un petit poisson d'or à la surface des eaux étales des longs rubans fluviaux.

 

 

 

S.Procoudine-Gorsky. 1910

Source of the Zapadnaya Dvina River near the village of Karyakino, 3 versts from The Peno Lake, Tver Province, Ostashkov district.

Library of Congresss

S. Procoudine-Gorsky

Volga, 1910

Library of Congress

Le travail du bleu

En 1937, six ans après avoir fait construire par l'architecte Sinoir une villa cubiste blanche dans une palmeraie à la périphérie de Marrakech,  le peintre Jacques Majorelle décide de la peindre un bleu, un bleu de sa composition, dont il recouvre d'abord les murs de son atelier puis tous les murs des bâtiments de sa propriété.

Un bleu outremer clair et intense qui porte désormais son nom : le bleu Majorelle.

Cette invention, inspirée dit-on de couleurs aperçues lors de ses voyages dans l'Atlas, peut se voir non comme une innovation radicale mais comme un hommage audacieux aux couleurs locales dont elle constitue une sorte de double inversé.  Ce bleu se situe chromatiquement à l'opposé de l'ocre omniprésent dans la ville et dans les constructions en terre . Il est aussi artificiel que l'ocre est naturel et suppose un entretien inversement proportionnel à celui de l'ocre qu'on laisse se délaver à la lumière du soleil  et sous la pluie. Pour garder au bleu Majorelle l' intensité qui fait son essence, il importe de repeindre fréquemment. Et je me demande selon quelle infime détérioration de sa nuance, il est décidé de sortir pots et  pinceaux.