Beauty revealed

Sarah Goodridge ,   Beauty revealed  , aquarelle sur ivoire, 1828. Metropolitan Museum of Art, New York

Sarah Goodridge, Beauty revealed, aquarelle sur ivoire, 1828. Metropolitan Museum of Art, New York

 

Que se serait-il passé si cette boîte carrée rouge était restée au fond d'un tiroir dans quelque meuble de grenier ? C'est une tout autre image de Sarah Goodridge sans doute que l'on aurait perçue : une vieille fille de Nouvelle-Angleterre, née dans une ferme où elle traçait ses premiers dessins avec un bâton sur le sol en terre battue de la cuisine devenue talentueuse miniaturiste à même de soutenir financièrement sa mère malade et sa nièce orpheline grâce à ses portraits aquarellés sur ivoire de la bonne bourgeoisie de Boston.

Mais il a fallu que la famille de l'homme à qui elle a offert ce trésor  le transmette de génération en génération. Non pas un œil ou même une bouche, comme le voulait la tradition du bijou sentimental, mais de beaux seins blancs légèrement dissymétriques nimbés par une draperie blanche  : une manière de se cacher en ne montrant pas son visage tout en se révélant grâce à l'indice du grain de beauté, détail intime que seul un amant pouvait identifier.  C'est en 1828, peu après le décès de sa femme, qu'elle fit don de cet incroyable auto-portrait à Daniel Webster, politicien qui avait posé pour elle et avec qui elle entretenait une correspondance nourrie.  Hardie démonstration de son désir ou silencieuse demande en mariage ? Nul ne le saura, toujours est-il qu'un an plus tard, il se maria avec une riche jeune femme new-yorkaise. Il continua à la voir, à poser pour elle, à lui écrire des lettres, à détruire celles qu'elle lui envoyait et garda la petite boîte carrée rouge dans ses affaires personnelles jusqu'à sa mort.

 

Des visages et des corps

Photos prises à l'occasion de l'exposition Les visages et les corps, au Louvre, dont Patrice Chéreau fut le commissaire, novembre 2010-janvier 2011

 

Patrice Chéreau aimait  à découper des photographies de presse : un exercice quotidien, une "hygiène de la vision". Toujours des visages et des corps dans un espace dessinant une narration.

Maintenant c'est son beau visage qui s'étale sur les pages des quotidiens. Il ne nous  racontera plus d'histoire. Et cela rend triste. 

Libération, 8 octobre 2013, photo de Christophe Maout

Haze

Tara Donovan. Sans titre, 2008. Feuilles de polystyrène. Pace Gallery

Transient

Pour la première fois en Europe, une exposition est consacrée à la sculptrice américaine Tara Donovan : huit de ses installations occupent une aile du Louisiana, magnifique complexe d'art moderne bordant le détroit de l'Øresund non loin d'Elseneur.

Des matériaux produits en masse, facilement accessibles (boutons, assiettes en papier, cure-dents, pailles en plastique), de couleur neutre, servent de point de départ à une énorme travail d'assemblage d'une minutie extraordinaire. Ainsi pour Haze,  l'artiste a-t-elle collé les unes aux autres des milliers de pailles transparentes contre un mur en faisant naître de doux reliefs : de loin, rien ne permet de discerner ce dont la sculpture est faite, elle donne la sensation d'une matière cireuse d'un blanc immaculé ; de près, le spectateur se trouve happé par un monde sans fond d'alvéoles minuscules dont il ne peut détacher ses yeux. Il en va de même pour ce parallélépipède empli de feuilles de polystyrène dont les courbes tour à tour laissent passer la lumière ou forment un monde replié sur lui-même selon qu'on les regarde de biais ou de face.

Car les oeuvres de Tara Donovan ont cette particularité d'être, selon ses mots, "activées par le corps du spectateur".  Elles changent au gré de ses mouvements, offrant des formes contrastées,  des lumières et des reflets en perpétuelle mutation. Elles jouent des échelles de perception et de l'incapacité du regard à saisir une totalité signifiante.  Elles semblent abolir les limites entre un intérieur et un extérieur comme si elles propulsaient le spectateur au sein d'une représentation agrandie au microscope de son propre organisme. Et c'est un bonheur d'observer le ballet des visiteurs qui passent et repassent inlassablement devant une même oeuvre : s'approchant, se reculant, faisant deux pas de côtés, tournoyant, marchant dans une multiplicité de rythmes. Ici, nul trompe-l'oeil car rien n'est représenté  mais la joie de sentir son regard sculpter une matière vivante.


Exposition Tara Donovan, au Louisiana, Humlebæk, jusqu'au 28 juillet 2013.

Greffons

Sculptures exposées à la Centrale Montemartini

Ce que nous regardons comme une totalité dotée de sens et de beauté, les riches collectionneurs de marbres antiques du XVIe et du XVIIe siècles ne le considéraient que comme des fragments appelés à être complétés. Ils faisaient alors appel à des sculpteurs pour greffer des parties manquantes sur les corps mutilés de leurs "reliques cendreuses" afin d'exposer leurs statues reconstruites, un peu comme si l'on collait des bras modernes à la Venus de Milo. Ainsi Le Bernin et L'Algarde furent sollicités pour procéder à ces opérations, imprimant une gestuelle baroque aux divinités classiques et s'éloignant de l'iconographie antique : voir la statue d'Héraclès en tueur de l'Hydre de Lerne ou l'Hermès Ludovisi conservé au Palazzo Altemps.

Au XVIIIe siècle commença un vaste mouvement de dérestauration, visant à ôter les morceaux ajoutés à ces êtres devenus hybrides.