Une demeure de 1932

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Du salon à la cuisine,  des chambres de jeune homme aux chambres de petites filles, du fumoir au boudoir, de la salle à manger des enfants à la salle de jeu, de salle de bain en salle de bain,  les horloges fonctionnent à nouveau dans la Villa Cavrois construite par Robert Mallet-Stevens à Croix, dans la banlieue de Lille.

Laissée à l'abandon, vandalisée, pillée, envahie par la végétation, près d'être détruite pour lotir le terrain, elle a  finalement été achetée par l’État à la suite d'une longue bataille patrimoniale et a fait l'objet d'une somptueuse restauration menée par le centre des monuments nationaux. Aucun détail n'a été négligé, le moindre indice a été mis à profit dans une démarche proprement archéologique. Quand les traces ne suffisaient plus, il a fallu scruter au millimètre près les photos illustrant la petit in-quarto que Mallet-Stevens publia aux éditions L'Architecture d'aujourd'hui : Une demeure de 1934.  Un savoir-faire perdu a été remobilisé par des artisans spécialisés. Raffinement parmi d'autres : pour la fabrication des placages en bois de palmier de certains meubles fixes, il a fallu recourir à la seule scie en France permettant de tailler assez finement cette essence ultra-fragile, une scie du XIXe siècle.

 

La Villa Cavrois est membre du réseau international Iconic Houses dédié à l'architecture du XXe siècle

Palazzo Sanfelice

 

Naples fond comme un morceau de sucre sous la pluie. Corrodés, érodés, effrités,  ses églises et ses palais. A peine l’effondrement d'une corniche intérieure du Palazzo Sanfelice fait-elle venir une maigre escouade de vigili del fuoco accompagnés d'un architecte bien mis se bornant à enregistrer les dégâts. Quelques femmes passent négligemment la tête à la fenêtre. Personne ne semble s'alarmer.

Naples perd tous les jours de sa substance dans l'indifférence altière de ses habitants.

Comme après tout voyage, une image se détache qui subsume des milliers de pas, des milliers de regards en une intuition de vérité. Une scène à laquelle on n'aura sur le coup prêté qu'une attention flottante, banalité enchâssée parmi des trésors offerts à notre impatiente curiosité.

Cette image, c'est celle d'une gardienne du musée de Capodimonte venant relever l'un de ses collègues et se hâtant d'installer sa chaise derrière des voilages : dans le renfoncement qu'elle a choisi, on ne voit plus que ses jambes mais l'on discerne son visage tourné vers la fenêtre. Elle contemple le Vésuve, dont le double sommet enrubanné de brume émerge d'une rangée de palmiers. Un visiteur pourrait découper une toile qu'elle ne s'en apercevrait pas ;  elle s'est installée loin des tableaux précieux, là où il n'y a presque aucune œuvre à voler. Tout en elle semble dire que rien n'est vraiment grave lorsque l'on vit sous la menace du volcan.

 

Boîtes mystère

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Sur le port de Rotterdam, des milliers et milliers de containers attendent d'être distribués par voies fluviale, routière et ferroviaire vers l'hinterland européen. Déchargés par des grues automatisées, acheminés par des camions guidés par ordinateur, ils forment des architectures aléatoires dont on reconnaît ça et là quelques couleurs spécifiques à certains armateurs.

Mais leur opacité conserve entier le mystère de leur contenu, qui représente 90 % des produits que nous achetons. A l'exception des matières inflammables et toxiques et des produits réfrigérés, les équipages et le capitaine mêmes du cargo- une vingtaine d'hommes pour des chargements allant jusqu'à 7000 boîtes-  qui les aura conduits à bon port au terme de plusieurs semaines de navigation ne savent rien des marchandises qu'ils renferment. Le container est un parallélépipède de fer dont ils n'ont à connaître que le poids pour calculer le centre de gravité et le centre de carène afin d'équilibrer le chargement.

Une invisibilité qui laisse de quoi spéculer sur bien des trafics.

 

 

Vue d'oiseau

The Long View from Bankside   , 1647,  par  Wenceslaus Hollar. British Museum. Détail.

The Long View from Bankside , 1647,  par  Wenceslaus Hollar. British Museum. Détail.

The Long View from Bankside   , 1647,  par  Wenceslaus Hollar. British Museum. Détail.

The Long View from Bankside , 1647,  par  Wenceslaus Hollar. British Museum. Détail.

The Long View from Bankside   , 1647,  par  Wenceslaus Hollar. British Museum. Détail.

The Long View from Bankside , 1647,  par  Wenceslaus Hollar. British Museum. Détail.

 

L'énergie qu'insuffle Londres tient sans doute en grande partie aux grues dont elle est hérissée : ville ayant su renaître deux fois de ses cendres, ville en chantier, ville audacieuse poussant à la verticale, ville vivante échappant à la muséification.  La skyline se peuple de nouveaux gratte-ciel aux formes étonnantes et discordantes, à quelques mètres des plus anciens monuments historiques, au gré des choix des promoteurs privés. Chose impensable à Paris.

Ici, point de zone protégée qui imposerait des règles de construction drastiques dans un rayon déterminé autour d'un monument historique mais des couloirs de vue à préserver : la perspective sur la  cathédrale St Paul, la Tour de Londres et Westminster doit rester dégagée depuis certains parcs et espaces publics.  Ainsi faut-il que Saint Paul soit visible à travers deux rangées d'arbres depuis le point le plus haut de Richmond Park, à trois heures de marche, alors qu'un centre commercial conçu par Jean Nouvel a pu être construit à quelques dizaines de mètres de son chevet.

Une vision de la ville proche des vues cavalières des cartes anciennes,  regard porté par un œil céleste ou par les oiseaux.

 
Couloirs de vue protégés  définis par le  London View Management Framework .

Couloirs de vue protégés  définis par le London View Management Framework.

La cathédrale Saint Paul, telle qu'elle doit apparaître selon le plan urbain, depuis le King Henry's Mound, point le plus haut du parc  de Richmond, situé à  trois heures de marche .

La cathédrale Saint Paul, telle qu'elle doit apparaître selon le plan urbain, depuis le King Henry's Mound, point le plus haut du parc  de Richmond, situé à trois heures de marche.