A travers le porche

Berlin, vers 1929 ..Mara Vishniac Kohn, courtesy International Center of Photography

Berlin, c. 1935-1936 . Mara Vishniac Kohn, courtesy International Center of Photography

 

Ces  deux photographies de Roman Vishniac ont été prises depuis l'intérieur d'un porche d'immeuble, sans doute dans le quartier de Wilmersdorf, à Berlin,  où il s'installa en 1920 après avoir vécu les vingt-trois premières années de sa vie à Moscou. 

Sept années séparent ces deux clichés : le premier date de 1929, le second de 1936.Le photographe occupe toujours la même position de retrait, manifeste toujours la même maîtrise du cadre, mais l'acte de photographier a pris une tout autre signification.

Dans les années vingt, il se plaçait  à la lisière de la scène urbaine en spectateur amusé.  Épris de recherches formelles dans le bouillonnement d'une capitale culturelle cosmopolite avide d'expérimentations artistiques, il recevait l'influence de l'avant-garde photographique allemande.

Avec l'arrivée de Hitler au pouvoir, l'exercice de la profession de photographe est très vite interdite aux juifs, tout comme la possibilité de photographier dans la rue. Dès lors sa pratique devient acte de résistance, à travers lequel il témoigne de l'emprise du nazisme sur l'espace public, en plein et en creux, et interroge sa présence et sa place.

Ainsi s'attache-t-il aux signes visibles de l'envahissement symbolique et idéologique  à travers boutiques et rues. Sur la deuxième photo, on discerne un drapeau à croix gammée à la porte d'un magasin situé au rez-de-chaussée d'un immeuble dont le premier étage est occupé par un tailleur juif pour dames et hommes du nom de Paul Posluschny.

Mais au-delà, ce que Roman Vishniac parvient à capter dans la banalité d'une scène de rue illuminée par le soleil de printemps,  c'est l'air saturé de menaces invisibles.

Les  lois de Nuremberg viennent d'être appliquées.  Le sourire même que la jeune mère adresse à son bébé paraît effroyable. Là est planté un décor dont chaque élément deviendra instrument de persécution. Victor Klemperer dressera en juin 1942 dans son journal l'inventaire des ordonnances ayant conduit à bannir les juifs de l'espace public : obligation de rester chez soi après huit ou neuf heures du soir, interdiction d'utiliser tout moyen de transport, interdiction d'acheter des cigares ou tout autre article pour fumeur, interdiction d'acheter des fleurs, interdiction d'aller chez le coiffeur, interdiction de circuler à vélo autrement que pour aller travailler, interdiction de pénétrer dans une gare, interdiction de marcher dans les parcs et les rues qui les jouxtent, interdiction d'aller dans les halles, de fréquenter les bibliothèques de prêt, les théâtres, les cinémas, interdiction de prendre des repas au restaurant,  interdiction de faire des achats dans des magasins en dehors d'une heure précise chaque jour.

Roman Vishniac quitta Berlin en 1939 après avoir photographié les communautés juives d'Europe centrale à la demande de l'American Jewish Joint Distribution Committee et trouva refuge aux États-Unis. Il ne cessa pas de photographier et s'adonna à sa passion : la photomicroscopie scientifique.

 

 

 

Exposition Roman Vishniac, de Berlin à New York, jusqu'au 25 janvier au Musée d'art et d'histoire du judaïsme à Paris.

 

Fleurs fantômes

Fleurs fantômes, installation de Gabriel Orozco au Château de Chaumont-sur-Loire.

Fleurs fantômes, installation de Gabriel Orozco au Château de Chaumont-sur-Loire.

Fleurs fantômes, installation de Gabriel Orozco au Château de Chaumont-sur-Loire.

 

Invité à créer une œuvre in situ  au château de Chaumont sur Loire, Gabriel Orozco a arpenté pendant de longs mois ses pièces, d'étage en étage, pour se fixer sous les toits, dans les appartements des invités (ou des domestiques des invités ? ) délaissés depuis 1938, date de la cession du domaine à l’État par l'excentrique princesse Marie de Broglie, veuve d'Amédée, héritière Say,  ruinée par son étonnante union avec l'infant d'Espagne.

Laissés bruts depuis près de quatre vingts ans, leurs murs étaient recouverts d'une superposition de papiers peints, déchirés, arrachés,  laissant apparaître ça et là le crépi, voire l'ossature de bois. Gabriel Orozco a pénétré au cœur de leurs motifs superposés par la photographie puis a utilisé une imprimante à jet de peinture à l'huile pour reproduire sur des châssis des agrandissements, se remettant au hasard mécanique. Phase finale de son œuvre : il a accroché ses vingt-sept toiles en choisissant scrupuleusement leur emplacement, afin qu'elles fassent corps avec les lieux. Vingt-sept toiles qui, isolées de ce contexte, ne seraient qu'anecdotiques et ornementales.

Avec ses "fleurs fantômes", il s'est, dit-il, intéressé à "la fragilité des choses, aux images iconiques accidentées par le temps qui passe, à ce qui est imperceptible". Palimpseste, mémoire en suspens, bribes invisibles de vies éteintes, densité du souvenir de moments disparus, dit encore le programme.

A la vérité, c'est davantage à une exploration de l'espace que du temps que cette œuvre m'a paru inviter. Ces agrandissements reconfigurent tout alentour, par un magistral jeu d'échelles : chaque mètre carré de mur prend une autre dimension, celle de territoires à découvrir dans toutes leurs diversités, avec leurs reliefs et leurs accidents, dans une joie toujours recommencée de la texture. Comme si finalement, les toiles devaient attirer le regard moins sur elles-mêmes que sur la surface sur laquelle elles reposent et forcer le visiteur, loin des fastes néo-renaissance des étages inférieurs, à s'attarder sur ce qu'il aurait eu tendance à négliger. Comme si, par un effet de levier aussi élégant que puissant, elles transformaient tout l'espace en œuvre à part entière.

 L'on pourrait passer des heures à contempler ces pans de mur, progressant de ravissements en ravissements centimètre par centimètre dans ces lieux transfigurés, enfilade de petites pièces lumineuses, de recoins sombres, de couloirs interminables éclairés par des lucarnes découpant chaque fois une vue différente sur les rives, si belles, de la Loire.

Bonne nouvelle : vous avez jusqu'au 31 décembre 2016 pour vous frayer un chemin à travers ce Paperland d'exception.

 

 

Installation Fleurs fantômes de Gabriel Orozco. Château de Chaumont-sur-Loire.

 

Fleurs fantômes, installation de Gabriel Orozco au Château de Chaumont-sur-Loire.

Ciel changeant

 Chaise à la reine de Sulpice Brizard, hêtre sculpté et peint, vers 1765. Musée du Louvre

Chaise à la reine de Sulpice Brizard, hêtre sculpté et peint, vers 1765. Musée du Louvre

 

Dans les nouvelles salles d'objet d'art du Louvre consacrées au XVIIe et XVIIIe siècles, alternant period rooms et alcôves de présentation pour petits objets, une chaise cannée à la reine de Sulpice Brizard : ravissement de son dossier peint.


L'est-il aussi à son verso ? Imaginons les effets changeants du ciel - bleuté, rosé, orangé, grisé - selon la couleur de la robe de celle qui s'y asseyait ou les superpositions de motifs à travers les trous du cannage.


 


 

Impressions de voyage

  Impressions naturelles des plantes du voyage de MM. Humboldt et Bonpland . Ms 988. Bibliothèque de l'Institut.

Impressions naturelles des plantes du voyage de MM. Humboldt et Bonpland. Ms 988. Bibliothèque de l'Institut.

  Impressions naturelles des plantes du voyage de MM. Humboldt et Bonpland . Ms 988. Bibliothèque de l'Institut.

Impressions naturelles des plantes du voyage de MM. Humboldt et Bonpland. Ms 988. Bibliothèque de l'Institut.

  Impressions naturelles des plantes du voyage de MM. Humboldt et Bonpland . Ms 988. Bibliothèque de l'Institut.

Impressions naturelles des plantes du voyage de MM. Humboldt et Bonpland. Ms 988. Bibliothèque de l'Institut.

  Impressions naturelles des plantes du voyage de MM. Humboldt et Bonpland . Ms 988. Bibliothèque de l'Institut.

Impressions naturelles des plantes du voyage de MM. Humboldt et Bonpland. Ms 988. Bibliothèque de l'Institut.

  Impressions naturelles des plantes du voyage de MM. Humboldt et Bonpland . Ms 988. Bibliothèque de l'Institut.

Impressions naturelles des plantes du voyage de MM. Humboldt et Bonpland. Ms 988. Bibliothèque de l'Institut.

 

D'une masse végétale confuse dans une contrée lointaine et difficilement accessible faire œuvre scientifique : individualiser, observer, décrire, nommer, classer, mais avant toute chose pouvoir conserver des traces, des images, des échantillons, et les rapporter à bon port, en double ou triple exemplaire pour parer les aléas du cheminement terrestre et les avaries de mer. Pénétrant dans de profondes forêts, franchissant ruisseaux et rivières, gravissant montagnes et volcans, Alexander von Humboldt et Aimé Bonpland procédèrent lors de leur voyage en Amérique (1799-1804) au recensement de plusieurs  dizaines de milliers de végétaux à l'aide de dessins, d'abondantes notes de terrain, de prélèvements de plants, de spécimens à herboriser mais aussi de superbes impressions à l'encre effectuées sur le terrain. 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

A voir à l'exposition Les frères Humboldt, l'Europe de l'esprit, qui vous donnera, de surcroît,  l'occasion rare de pénétrer dans l'enceinte de l'Observatoire de Paris. Jusqu'au 11 juillet 2014.

Mettre les mots sur les images

Philippe Apeloig.

Chicago, naissance d'une métropole, 1877-1922
Affiche, 100 x 150 cm
1987

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A l'exposition que les Arts décoratifs consacre à  Philippe Apeloig, on admire d'autant plus l'affiche qu'il a élaborée pour le Musée d'Orsay en 1987 quand on est confronté aux préparatifs qu'elle a nécessités.  A une époque où les logiciels de graphisme n'existaient pas encore, positionner et incurver un mot sur une image exigeait des heures d'ingénieuse manipulation alors que quelques minutes suffisent aujourd'hui.
 

Silenzio

François Fontaine. Série Silenzio. 2011-2012

 

Une découverte fortuite faite au  Salon du Panthéon, très heureuse découverte, celle de la série Silenzio de François Fontaine. D'abord, le regard  est happé par les photos  floues aux couleurs intenses.  Puis, l'on saisit de manière instinctive que ces silhouettes confuses ne sont pas des sujets incarnés mais des images d'images. En s'approchant, on comprend  les raisons de cette sensation de reconnaissance : il s'agit de cadrages de films très connus, de visages vus et revus. Mais ce que François Fontaine semble capturer, ce n'est tant pas le souvenir, conscient ou inconscient,  que chacun en aurait que l'impression qu'ils auraient laissé sur notre œil, comme une aura ineffaçable, un souffle lumineux aux contours troubles profondément ancré dans nos sens.  Quel plus bel hommage au cinéma que de jouer de cela même qui le rend possible : la persistance rétinienne.

 

 

 

 

Exposition Silenzio ! Mémoires du cinéma, de François Fontaine au Salon du Panthéon, 13 Victor Cousin, 75005 Paris, jusqu'au 6 décembre.

 

François Fontaine. Série Silenzio. 2011-2012

François Fontaine. Série Silenzio. 2011-2012

Haze

Tara Donovan. Sans titre, 2008. Feuilles de polystyrène. Pace Gallery

Transient

Pour la première fois en Europe, une exposition est consacrée à la sculptrice américaine Tara Donovan : huit de ses installations occupent une aile du Louisiana, magnifique complexe d'art moderne bordant le détroit de l'Øresund non loin d'Elseneur.

Des matériaux produits en masse, facilement accessibles (boutons, assiettes en papier, cure-dents, pailles en plastique), de couleur neutre, servent de point de départ à une énorme travail d'assemblage d'une minutie extraordinaire. Ainsi pour Haze,  l'artiste a-t-elle collé les unes aux autres des milliers de pailles transparentes contre un mur en faisant naître de doux reliefs : de loin, rien ne permet de discerner ce dont la sculpture est faite, elle donne la sensation d'une matière cireuse d'un blanc immaculé ; de près, le spectateur se trouve happé par un monde sans fond d'alvéoles minuscules dont il ne peut détacher ses yeux. Il en va de même pour ce parallélépipède empli de feuilles de polystyrène dont les courbes tour à tour laissent passer la lumière ou forment un monde replié sur lui-même selon qu'on les regarde de biais ou de face.

Car les oeuvres de Tara Donovan ont cette particularité d'être, selon ses mots, "activées par le corps du spectateur".  Elles changent au gré de ses mouvements, offrant des formes contrastées,  des lumières et des reflets en perpétuelle mutation. Elles jouent des échelles de perception et de l'incapacité du regard à saisir une totalité signifiante.  Elles semblent abolir les limites entre un intérieur et un extérieur comme si elles propulsaient le spectateur au sein d'une représentation agrandie au microscope de son propre organisme. Et c'est un bonheur d'observer le ballet des visiteurs qui passent et repassent inlassablement devant une même oeuvre : s'approchant, se reculant, faisant deux pas de côtés, tournoyant, marchant dans une multiplicité de rythmes. Ici, nul trompe-l'oeil car rien n'est représenté  mais la joie de sentir son regard sculpter une matière vivante.


Exposition Tara Donovan, au Louisiana, Humlebæk, jusqu'au 28 juillet 2013.

Un art secret

En Afrique de l'Ouest, de nombreuses personnes, adultes comme enfants, portent sur elles des amulettes. La plupart du temps affichés à la vue de tous (portés autour du cou, à la ceinture, au poignet), ces objets magiques n'en sont pas moins des objets intimes. Ils répondent à des intentions secrètes  exposées dans l'atmosphère confidentielle d'un entretien avec un marabout, puis interprétées en vue de la fabrication d'un talisman doté d'un pouvoir sur le réel : se prémunir du malheur, se soigner, déjouer la malchance, s'attirer des bonnes grâces, s'assurer d'un succès politique ou amoureux, obtenir des biens.

Une fois les paroles échangées avec le guérisseur, l'objet échappe à son futur possesseur. Il ne connaît que le mode d'emploi et le but de ce puissant réceptacle, comme nous ne connaissons que la posologie et l'indication d'un médicament prescrit par un médecin. Le secret de fabrication appartient au marabout, qui aura placé à l'intérieur de gainages de cuir, de bouteilles, de cornes, de cadenas, de colliers, à travers superpositions et noeuds,  des phrases en arabe issues du Coran, écrites sur du papier ou du tissu, langue inconnue du destinataire.

Pour les ethnologues désireux d'étudier ces pratiques de gestion du malheur et de la maladie, il est donc difficile de connaître ces amulettes de l'intérieur.

Mais Alain Epelboin, médecin anthropologue, et Constant Hamès, ethnologue, ont eu un coup de génie. Après s'être liés d'amitié avec l'un des récupérateurs vivant sur l'immense décharge de la banlieue de Dakar, Mbebess, ils lui ont demandé de mettre de côté pour eux les précieuses amulettes et autres objets magiques mis au rebut. Ainsi s'est constitué depuis 1983 le fonds ALEP (CNRS /Museum d'histoire naturelle), qui compte désormais des milliers de pièces, matériaux d'une archéologie du temps présent.


Cette collecte procure aux chercheurs un double bénéfice puisqu'elle leur permet de connaître le contenu des objets magiques en les ouvrant sans pour autant violer l'intimité de leur propriétaire puisqu'ils ont été soit oubliés, soit perdus, soit volontairement mis au rebut.

Ce sont quelques-uns des talismans découverts à l'intérieur de ces objets, pliés, roulés, qu'ils donnent à voir l'Institut du monde arabe : sourates du Coran, noms d'être puissants calligraphiés à la main - mais il y a aussi des faux photocopiés ! -s'entremêlent en des dispositions géométriques méticuleuses, carrés magiques, cercles, losanges ou simples lignes de répétition au graphisme plein de force. Autrefois porteurs d'espoir, ils ont perdu leur efficacité mais pas leur mystère : les raisons de leur arrivée dans la décharge ne laissent pas d'intriguer. Vous pouvez feuilleter le catalogue en ligne ici.

 

 

Page comportant des sourates talismaniques et les noms Allah ou Muhammad

 

Exposition Un art secret, les écritures talismaniques de l'Afrique de l'Ouest, jusqu'au 28 juillet 2013, à l'Institut du monde arabe, Paris.

Østersøen

Aujourd'hui, si vous êtes à Paris, vous avez deux possibilités : 

rester bien au chaud chez vous et regardez encore et encore le clip élaboré par le multitalentueux Lorenzo Papace pour son groupe Ödland avec l'aide de son complice Vincent Pianina. Vous pouvez retrouver leurs facéties dans le Petit Echo Malade.


Aller voir leurs créations exposées à la galerie Michel Lagarde, dans un quartier fréquentable, aux côtés d'oeuvres de Maïssa Toulet : Le Cabinet des sciences curieuses.  Parmi les Observations, constats, analyses, diagnostics, déductions, rapports, hypothèses et conclusions de Lorenzo Papace, vous pourrez admirer  "Maïssa Toulet fait des poupées vaudou des gens qui n'aiment pas son travail".

 

Theatre of War

Cecil Beaton, collections de l'Imperial War Museum. Marin du HMS Alcantara recousant un pavillon, mars 1942 (CBM 1049)

débris de tanks allemands  Sidi Rezegh en Libye (CMB 2494). IWM

tempête de sable, Afrique du Nord,( CBM 1358) IMW

portrait de la reine Fawzieh, première femme du Shah, Teheran

debriefing d'une escadrille de la RAF après une attaque nocturne sur l'Allemagne, 1941 (D 4750)

Saint Paul en ruines vu de la devanture d'une boutique victorienne, Londres, 1940.

 

L'Imperial War Museum de Londres, en pleine réfection, consacre une exposition aux photographies de guerre de Cecil Beaton, judicieusement intitulée Theatre of War.

Quand en 1940,  Cecil Beaton, frivole papillon de la haute société britannique, photographe de studio aux mises en scène sophistiquées, habitué des plateaux de cinéma de Hollywood, est engagé par le ministère de l'information comme photographe de guerre, d'aucuns auraient pu penser que les batailles, les destructions, les bombardements, la souffrance et les morts, allaient contribuer à changer profondément son style ? Eh bien non ! Jugez-en vous-même en parcourant les collections ici.

Beaton traverse la guerre sans montrer une goutte du sang alors qu'il a côtoyé corps en charpie, désolation et chaos. De Londres sous les bombes aux champs de bataille de l'Afrique du Nord, en passant par le Moyen-Orient, l'Inde, la Birmanie et la Chine, il fait du monde une vaste scène de théâtre. Ses portraits sont posés comme des photos de mode, le cadrage est extrêmement travaillé : les détritus de tanks de Rommel sont esthétisés à outrance, les debriefings de la RAF semblent sortis d'un film noir, les ruines du Blitz sont traitées comme un décor de scène. Et que dire des soldats qui sont autant de corps glamourisés et  érotisés ?  De son attirance, il ne cache rien. Tout cela sans aucune réaction de sa hiérarchie. Il est vrai que son remarquable sens de la mise en scène lui aura permis de produire des clichés redoutablement efficaces au service de la propagande. La photo de la petite victime des raids aérien Eileen Dunne sur son lit d'hôpital fera le tour du monde et aura un grand impact sur l'opinion publique américaine avant l'entrée en guerre des Etats-Unis, elle fera même la couverture de Life

Sa capacité à voir le beau partout aurait-elle pu trouver des limites ? Était-ce une forme de résistance ou de déni ?

 

 

Cecil Beaton, collections de l'Imperial War Museum. Marin du HMS Alcantara recousant un pavillon, mars 1942 (CBM 1049) ;  débris de tanks allemands  Sidi Rezegh en Libye (CMB 2494); tempête de sable, Afrique du Nord,( CBM 1358); portrait de la reine Fawzieh, première femme du Shah, Teheran ; debriefing d'une escadrille de la RAF après une attaque nocturne sur l'Allemagne, 1941 (D 4750); Saint Paul en ruines vu de la devanture d'une boutique victorienne, Londres, 1940.


 

 

 

Unseen Versailles

 

A la fin des années soixante-dix, la grande photographe de mode Deborah Turbeville a été contactée par Jacqueline Onassis alors éditrice chez Double Day pour réaliser un beau livre autour du château de Versailles, un Versailles hanté et mélancolique. Ce sera Unseen Versailles aujourd'hui introuvable.

Ce sont ces photos que  Serge Aboukrat montre en ce moment dans  sa minuscule galerie de la place Furstemberg, transformée pour l'occasion en cabinet tapissé d'une juxtaposition de cadres rouillés  reproduisant le dédale des petits appartements privés,  tout en enfilades de cabinets et recoins intimes. Loin des reflets du papier glacé, loin des flambloyances de la galerie des glaces, les images sont mates, éraflées, poudroyantes, entrelacées de textes manuscrits. L’œil les parcourt dans le désordre comme l'on emprunterait des portes dérobées, en faisant  froufrouter une robe de soie sur les parois d'un couloir étroit et obscur. Contrairement aux indications de l'éditrice qui souhaitait que soient donnés à voir "ces escaliers secrets d'où fusaient commérages et scandales", c'est un Versailles plombé par un silence de mort que nous découvrons. L'agitation de la cour, l'intense circulation qui animait à toute heure les lieux, si bien évoquée dans Les Adieux à la Reine de Benoît Jacquot, n'est plus : ce n'est pas même le sommeil de La Belle au Bois dormant mais la pétrification d'un monde. Les dames entr'aperçues sont à l'image des statues, transformées en gisants marmoréens tandis que poussière et linceuls recouvrent toute chose.

A vrai dire, il est un peu mal aisé d'entretenir une intimité avec cette exposition sous l’œil du galeriste, si affable fût-il. On rêverait que soit réutilisé le procédé que mirent au point Christian Boltanski et Jean Le Gac dans les années soixante : après avoir transformé en installation un appartement familial laissé vide entre deux locations , ils firent faire des dizaines de doubles des clefs qu'ils envoyèrent avec seulement leurs noms et l'adresse à laquelle se rendre.

Voilà, on recevrait une clef enrubannée, une adresse et une heure et l'on découvrirait la galerie seul la nuit, à la lueur d'un bougeoir.


Là, on se plairait à songer à  l'atmosphère si particulière qui a présidé à l'élaboration de cette série. Deborah Turbeville la décrit très bien dans le petit papier de présentation. Marine Biras avait fabriqué des costumes très proches des originaux, l'un des plus grands maquilleurs de Vogue s'était joint à la partie, apportant avec lui des perruques aux teintes des premières lueurs du jour, des jeunes filles aux traits XVIII e avaient été embauchées tandis que le conservateur exerçait une surveillance et un contrôle des plus sévères.  "Je suis sûre que nous donnions l'image d'une troupe de personnages sortie d'un film de Felllini lorsque nous descendîmes l'escalier principal avec nos airs déjantés de bande désassortie, nos étoffes bigarrées, nos déguisements, perruques et animaux domestiques ", bande entraînée par un bossu claudiquant précédé par des gardes porteurs de candélabres dans un Versailles d'hiver maussade, déserté par les touristes.

 

 

 Deborah Turbeville. Unseen Versailles. Galerie Serge Aboukrat, jusqu'au 30 janvier 2013.

Photos  empruntées ici et .

 

Arbres généalogiques

Maissa Tulet

Maïssa Toulet

Maïssa Toulet

 

Avec son art consommé d'user des pratiques muséologiques et des méthodes de classement scientifiques,  Maïssa Toulet crée avec ses arbres généalogiques de violentes circulations de sens.  L'herbier - ce sont de véritables végétaux séchés qui représentent les diverses ramifications -   tire la famille du coté du naturel, du biologique et semble renforcer  l'aspect consensuel de la présentation généalogique  (mythologie des liens du sang qui fédèrent une multitude d' individus autour d'une origine commune) tandis que les qualificatifs accolés au prénom de chaque membre en lieu et place de ses dates de naissance et de mort agissent comme des dynamiteurs de l'unité familiale, révélant tares, conflits, haines recuites et lourds secrets. 

Regardez de plus près ces adjectifs, adverbes et noms au caractère hybride et ressentez  cette  jubilation poétique et grinçante de la langue que Maïssa aime à faire surgir de  vieux traités de psychologie populaire et d'autres matériaux imprimés du siècle dernier connues d'elle seule.

 

 

Quelques arbres sont d'ores et déjà en vente aux Mauvaises Graines, 25 rue Custine, 75018 Paris,  ; plusieurs autres seront à découvrir à la boutique éphémère de Noël du Pan Piper, 4 impasse Lamier, dans le XIe, les 23 et 24 novembre prochains.

Revue de détail

Mouchoir d'instruction n° 8, "Placement des effets pour les revues de détail dans les chambres",  E. Renault, collections du musée de l'armée.

 

Mouchoir d'instruction militaire imprimé sur coton, avec "encre noire indestructible", par la manufacture Renault de Rouen, d'après les instructions ministérielles de 1884 : ou comment faire tenir le maximum d'informations dans le minimum de volume, ou comment apprendre à faire tenir le maximum d'effets dans un minimum d'espace. Un parangon d'économie de moyens et d'efficacité. Il est même dit sur le mouchoir d'instruction où ranger le mouchoir d'instruction. Le mouchoir, accessoire multi-usages du paquetage militaire, a servi de modèle aux cartes d'évasion et aux carrés Hermès.

 

 

La plume de Miss Satin

Images empruntées au facsimile vendu par la librairie Diktats

 

Ceux qui ont vu l'exposition L'impressionnisme et la mode à Orsay en savent déjà les évidents défauts : conception platissime de la peinture considérée comme simple illustration (il y a même une robe sortie du tableau, littéralement), effets de mise en scène grotesques dus à Robert Carsen (chants d'oiseaux et pelouse synthétique pour la section "Mode de plein air" ; alignement de chaises de défilés au nom des femmes de peintres célèbres). Philippe Dagen dit cela très bien ici. Toutefois, je dois l'avouer, j'y ai ressenti le plaisir facile que l'on éprouve à la vision d'un mauvais film en costumes historiques.

Et puis, caché dans les vitrines de la première salle, parmi les journaux de mode dont on décrit le plein essor, il y a un sublime ovni : La Dernière mode, gazette du monde et de la famille que rien ne distingue en apparence des autres titres sinon sa couverture bleue et un papier un peu plus épais. Cette gazette est l’œuvre, de A à Z, du  poète Stéphane Mallarmé qui sous divers pseudonymes (dont le plus délicieux, Miss Satin) l'a alimentée pendant sept parutions de septembre à décembre 1874 : descriptions de lithographies de mode, patrons, chroniques de la mode et de la vie parisienne - théâtres, livres, beaux-arts, menus et recettes ( même un sirop  pour guérir le rhume), conseils pour l'éducation, conseils de tapissier-décorateur, correspondance avec les abonnées.

On n'entrera pas dans les querelles que suscite la caractère inclassable de cette entreprise chez les érudits mallarméens, on se contentera d'en donner de larges extraits à partir des  Écrits sur l'art de Mallarmé que Michel Draguet a rassemblés  chez Garnier Flammarion (les sept numéros de La Dernière mode y figurent in extenso).

Le Papillon emblème ? Non,  parure.

"Ce cachet, il lui sera donné surtout par une nouvelle complétant les informations qui précèdent : c'est, quoi ? l'annonce d'un emblématique Papillon qui, vaste, superbe, taillé dans les tissus légers et délicieux, élèvera son vol immobile à hauteur, Mesdames, de l'une ou l'autre de vos joues, remplaçant par son caprice la fraise historique de ces dernières années. Vos frisures feront tomber leurs anneaux dans l'intervalle des deux ailes. Brillante imagination, n'est ce pas ? qui rappelle les métamorphoses mêlant à des gazes d'insectes un visage de femme dans les albums anciens de Grandville : non, elle appartient au génie de ce magicien extraordinaire, lui, aussi, mais autrement qu'en vignettes, ordonnateur de la fête sublime et quotidienne de Paris, de Vienne, de Londres et de Petersbourg, le grand Worth."

Les gares

"Tels sont nos plaisirs ressuscités ; outre la chasse lointaine, il est des citadins rebelles encore à tout projet de retour : plus que ceux que retient la grande vie de château ceux-là qui errent simplement pour ne pas rentrer. Voyager ! Il leur faut cela après la plage avant la rue. Signalons, rapidement et au hasard, deux ou trois à peine de ces beaux voyages, faits dans les brumes et les riches feuillages d'octobre : mais sans avoir la prétention, à cause de notre peu de place, de les indiquer tous ou presque tous.

Billets d'aller et de retour pour la Forêt de Fontainebleau"

Chronique de Paris

"Mille secrets (histoire volage d'une soirée) trouveront ici, avant de se confondre dans l'éclat de l'orchestre, un écho ; listes de danseurs perdues avec les fleurs effeuillées, programme de concert ou carte des dîneurs composent, certes, une littérature particulière, ayant en soi l'immortalité d'une semaine ou deux."

Étoffes de la saison

"A cette question des tissus va se joindre la préoccupation de couleurs. La nuance la plus en vogue toujours pour le dehors, sera le havane teinté appelée hier cachou et ce matin gyzèle : nous aurons ainsi (mêlant des teintes connues à quelques autres tout à fait neuves) les vert paon, bleu grenat, lie de vin, suresne, régina, loutre, gris de fer, gris ardoise, gris mode, écru et autres désignant les mêmes tons sous de vaines appellations.

Ne cédons pas à la tentation frivole de les énumérer;

Les Étoffes pour Costumes habillés: Lyon nous offre ses fayes et ses failles, ses poults-de-soie, ses satins, ses velours à nuls autres pareils, ses gazes et ses tulles, ses crêpes de Chine acclimatés par une fabrication qui, un jour, les exportera au pays même du thé ; enfin, les tissus lamés d'or et d'argent, goût somptueux, magnifique, ressuscités de jadis.

Mais la plus exquise des innovations, familière et suave, celle appelée, je le dis ! à régner plus qu'une saison, c'est les Cachemires de nuance claire devenus (mieux que les failles et les poults-de-soie) Toilettes du soir ; ceux roses et rose thé, bleus et bleu de ciel, les maïs, les réséda, les myosotis, les crème et gris clair de lune. "

Toilettes de bal : vaporeuses mais très ajustées, avec un exemple

"Quant aux caractères particuliers qui semblent s'imposer au début de l'hiver, dépourvu encore des grandes réunions de plaisr sauf dans l'arrière-saison châtelaine ou dans la prime fleur des régions officielles voici (ce que, du moins, j'ai sais, un peu sur nous, un peu chez les autres, beaucoup près des grandes couturières ou de leurs rivaux les couturiers) :

Article premier et unique

Si les tissus classiques de bal se plaisent en nous envelopper d'un brume envolée et faite de toutes les blancheurs, la robe elle-même, au contraire, corsage et jupe, moule plus que jamais la personne : opposition délicieuse et savante entre le vague et ce qui doit s'accuser.

Exemple de cette règle, qui vient de trop absolues souveraines de la Mode, pour n'être pas suivie tantôt par mille sujettes ravies, c'est : corsage ajusté de haut en bas, prenant les hanches et jupe plate devant, celui-ci venant brider celle là à mi-corps, puis écharpe ; l'Europe n'a-t-elle pas appris ce goût nouveau de l'Orient ?

 A l'article unique ou tout au moins premier qu'il faut écrire, afin de le méditer, sur le carnet de nacre et effacer, avec les derniers noms des danseurs restés de l'autre année, seulement dans l'après-midi d'avant le bal : je joins deux détails ou trois, parfois divers, jamais contradictoires".

Gazette de la fashion (où même les errata sont beaux, rappelant Les Loisirs de la poste)

"Très important à rappeler à nos Lectrices, que dis-je ?  à leur indiquer pour la première fois (car l'autre jour deux chiffres sur trois tout à fait erronés ses sont glissés dans les quelques lignes consacrées ici aux Corsets élégants) est l'atelier nouveau de Madame Gilbert : c'est bien la rue du Bac, mais 106 ( et non 187) qu'il faut écrire sur l'adresse des commandes envoyées la veille à l'habile et gracieuse corsetière."

Et puis, pour finir, parmi les Conseils sur l'éducation, la recommandation de La Petite grammaire française de M. Brachet

"Exempte de toute abstraite aridité pour l'esprit délicat et logique de l'enfant, il vous montre, à vous, qu'une langue, loin de livrer au hasard sa formation, est composée à l'égal d'un merveilleux ouvrage de broderie ou de dentelle : pas un fil de l'idée qui se perde, celui-ci se cache mais pour reparaître un peu plus loin uni à celui-là ; tous s'assemblent en un dessin, complexe ou simple, idéal, et une retient à jamais la mémoire, non ! l'instinct d'harmonie que, grand ou jeune, on a en soi."