Lettres de la poupée

Max Pam, Yorkshire, 1991 Galerie Camera Obscura

Max Pam, Yorkshire, 1991

Galerie Camera Obscura

 

 

Berlin, parc de Steglitz, automne 1923

Une petite fille est assise sur un banc. A travers ses yeux embués de larmes, elle discerne la silhouette sombre d'un grand homme maigre portant un chapeau melon. Il se penche vers elle et lui demande pourquoi elle pleure. Elle lui répond qu'elle a perdu sa poupée. Il la rassure immédiatement : "Ta poupée n'est pas perdue, elle fait juste un petit voyage. Je le sais car elle m'a envoyé une lettre". La petite fille contemple ses yeux gris flamboyants, ses sourcils très noirs, son beau sourire : "Et pouvez-vous me la montrer ?". "Malheureusement, je ne l'ai pas sur moi mais je peux te l'apporter : donnons-nous rendez-vous demain à la même heure". Elle cesse de pleurer et regarde, pleine de curiosité, l'homme repartir avec la jeune fille blonde et bienveillante qui l'accompagne.

Le lendemain, l'homme est là à l'heure dite. Il sort de son manteau bleu foncé à la coupe étroite et élégante une lettre parcourue d'un gribouillage noir. La petite fille ne sait pas lire et l'écoute avec intensité. Parfois, il s'interrompt et dessine un geste de ses mains expressives et fines. La poupée explique qu'elle en avait assez de vivre dans la même famille et qu'elle éprouvait le besoin de briser cette monotonie en changeant d'air même si, insiste-t-elle, cela ne change rien à l'amour qu'elle porte à la petite fille.

Chaque jour, l'homme lit une nouvelle lettre à la petite fille absorbée par la précision du récit et l'humour de son amie. La poupée grandit, va à l'école, fait la connaissance d'autres personnes. Chaque fois, elle assure la petite fille de son amour. L'homme pose sa main sur son cœur.

Au bout de trois semaines, la poupée annonce qu'elle est tombée amoureuse : elle décrit le jeune homme, la fête de fiançailles, sa robe de mariée et la décoration de sa nouvelle maison et conclut : "Tu te rendras compte par toi-même que nous devons renoncer à nous voir à l'avenir". La petite fille sourit, apaisée de savoir sa poupée heureuse. L'homme s'éloigne. Elle ne le reverra  plus jamais.

 

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Cet homme, c'est Franz Kafka. Dévoré par la tuberculose dans un Berlin en proie à l'inflation, il sait qu'il n'a plus que quelques mois à vivre. Bientôt, il renoncera à ses promenades. Alité, il s'amusera avec sa jeune fiancée Dora Diamant à raconter des contes de fées en projetant des ombres chinoises avec ses mains de plus en plus décharnées sur le papier peint de leur petit appartement où il a enfin connu le bonheur conjugal. Bientôt, il entamera son dernier voyage, via Prague, pour le sanatorium de Kierling, près de Vienne. Il s'enchantera de la venue d'un petit oiseau dans sa chambre et mourra le 3 juin 1924, dans le parfum de la brassée de fleurs de printemps cueillies par Dora.

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Les lettres de la poupée n'ont jamais été retrouvées.

Elles ont peut-être fait partie des manuscrits brûlés par Dora Diamant à la demande de Franz, de son vivant, ou alors, en possession de la petite fille, ont  été mises au rebut, jetées une fois atteint l'âge de l'adolescence, ou bien détruites dans un bombardement, piétinées par des pillards la  guerre venue,  ou bien encore soigneusement dissimulées sous les lattes du parquet attendant d'être découvertes. C'est cet espoir que nourrissent les spécialistes, notamment Klaus Wagenbach et  les animateurs du Kafka Project qui se sont donné pour mission de retrouver les manuscrits perdus de Kafka.

L'histoire de la poupée a été rapportée par Dora Diamant au grand ami de Kafka, Max Brod, et à Marthe Robert. Chaque jour, leur a-t-elle précisé, il est resté rivé à son bureau pour écrire ces lettres avec la même intensité que  lorsqu'il se consacrait à son oeuvre. Poussé par la force la fiction et la toute puissance du récit, maître absolu du verbe, il a offert à la petite fille le plus beau cadeau qui soit : un monde imaginaire où s'oublient les chagrins.

 

 

 

 

 

 

Voir J'ai connu Kafka, témoignages réunis par Hans-Gerd Koch, traduit de l'allemand par François-Guillaume Lorrain. éditions Solin-Actes Sud, 1998. Témoignage de Dora Diamant initialement publié dans Der Monat, juin 1949, " Erinnerungen an Franz Kafka" de Josef Paul Hodin ; Témoignage de Max Brod dans Uber Franz Kafka, Fischer Verlag. 

 

 

 

Un grand merci à RVS pour sa générosité et son aide si précieuse