Jeu de Kim ou jeu des bijoux

Photo d'Anita Calero pour le livre Jewelry de Federico de Vera

Photos d'Anita Calero pour le livre Jewelry de Federico de Vera

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Un plateau de cuivre, des pierres précieuses, un vieux journal.

"Joue le jeu des bijoux contre lui. Je marquerai.

L'enfant sécha ses larmes d'un coup et s'élança vers le fond de la boutique, d'où il revint avec un plateau de cuivre.

"Donne-les moi ! dit-il à Lurgan sahib. Qu'ils viennent de ta main, car il pourrait dire que je les connaissais avant.

- Doucement...doucement, répliqua l'homme en extrayant d'un tiroir sous la table une demi-poignée de babioles dont le cliquetis sonna sur le plateau.

- Maintenant, dit l'enfant, en agitant un vieux journal, regarde les aussi longtemps que tu voudras, étranger. Compte, et si besoin est, touche. Un regard me suffit, à moi.

Il tourna le dos fièrement.

"Mais en quoi consiste le jeu ?

- Quand tu les auras comptées et maniées et que tu seras sûr de pouvoir te les rappeler toutes, je les cacherai sous ce papier et il faudra que tu en dises le compte à Lurgan sahib. J'écrirai le mien.

L'instinct de rivalité s'éveilla dans son sein. Il se pencha sur le plateau. Il ne contenait pas plus de quinze pierres.

"C'est facile", dit-il au bout d'une minute.

L'enfant glissa le papier sur les joyaux scintillants et se mit à griffonner dans un petit carnet indigène.

"Il y a sous ce papier cinq pierres bleues - une grosse, une moins, et trois petites, dit Kim, tout d'une haleine. Il y a quatre pierres vertes, l'une avec un trou ; il y a une pierre jaune, on peut voir au travers, et une comme un tuyau de pipe. Il y a deux pierres rouges, et...et...j'en ai compté quinze, mais j'en ai oublié deux. Non ! donne-moi le temps. L'une était en ivoire, petite et brunâtre, et...et... donne-moi le temps...

-Une...deux..."

Lurgan sahib compta jusqu'à dix : Kim secoua la tête.

"Ecoute mon compte ! éclata l'enfant avec un trille de rire impétueux. D'abord, il y a deux saphirs avec des crapauds - un de deux ratis et un de quatre, à ce que je peux en juger. Le saphir de quatre ratis est ébréché. Il y a une turquoise du Turkestan unie avec des veines noires, et il y a deux gravées - une avec le nom de Dieu en or, et, sur l'autre, qui est fendue en travers, car elle sort d'une vieille bague, je ne peux pas lire les lettres. Nous avons maintenant en tout cinq pierres bleues. Il y a quatre émeraudes ; mais il y en a une percée en deux endroits et une autre un peu rayée..

- Leur poids ? demanda Lurgan sahib d'un ton impassible.

- Trois- cinq- cinq- et quatre ratis, à ce que je peux en juger. Il y a un morceau de vieil ambre verdâtre pour une pipe, et une topaze d'Europe taillée. Il y a un rubis de Birmanie, de deux ratis, sans un défaut, et il y a un rubis balais pas net, de deux ratis. Il y a un ivoire ciselé de Chine représentant un rat qui hume un oeuf ; et il y a enfin - ah! ah ! - une boule de cristal aussi grosse qu'une fève, montée dans une feuille d'or."

 Pour finir, il battit des mains.

"C'est ton maître, dit Lurgan sahib en souriant.

- Huh ! il savait les noms des pierres, dit Kim devenant pourpre. Essayez encore ! Avec des choses ordinaires que lui et moi connaissons tous deux."

 

 

Kim de Kipling, ch. 9, tr. Louis Fabulet et Charles Fountaine Walker,

Mercure de France /Gallimard

 

Photo d'Anita Calero pour le livre Jewelry de Federico de Vera