Au plus près

 Détail du polyptyque de l' Agneau mystique  des frères Van Eyck. Intérieur, panneau central. Gand, cathédrale Saint-Bavon. Site   Closer To Van Eyck  .

Détail du polyptyque de l'Agneau mystique des frères Van Eyck. Intérieur, panneau central. Gand, cathédrale Saint-Bavon. Site Closer To Van Eyck.

Détail du polyptyque de l'Agneau mystique des frères Van Eyck. Intérieur, ange musicien ou Sainte-Cécile. Gand, cathédrale Saint-Bavon. Site Closer To Van Eyck.

 Détail du polyptyque de l' Agneau mystique  des frères Van Eyck. Volet extérieur. Gand, cathédrale Saint-Bavon. Site   Closer To Van Eyck  .

Détail du polyptyque de l'Agneau mystique des frères Van Eyck. Volet extérieur. Gand, cathédrale Saint-Bavon. Site Closer To Van Eyck.

 

Nul doute que Marguerite Yourcenar aurait été saisie de ravissement à la découverte du site Closer to Van Eyck, qui permet une plongée au millimètre près dans les différents panneaux qui composent le Retable de l'Agneau Mystique des frères Van Eyck, exposé dans de très piètres conditions à la cathédrale Saint-Bavon de Gand.  

Tout au long de sa vie, elle collectionna les cartes de postales de peintres flamands, les collant à mesure de ses visites muséales dans des albums aux pages noires. Sans souci particulier pour les cohérences de l'histoire de l'art, elle  y prélevait des détails pour nourrir son  propre univers : "Regarder les images jusqu'à les faire bouger" et les faire entrer dans le labyrinthe de la création.

Ainsi eut-elle à cœur de composer une liste d'illustrations en vue de la publication d'un album de L'Oeuvre au Noir. Divisée en six thèmes (Les aspects du monde, les malheurs de la guerre, les plaisirs et les jeux, la vie rêvée, les visages humains, les sciences et la magie), elle commençait par ce détail de la fenêtre arquée du volet extérieur du polyptyque où l'on aperçoit des passants échangeant des salutations tandis que les ombres des pignons forment d'étranges géométries au sol  et elle comportait cet autre détail,  un personnage jouant de l'orgue (Ange ? Femme ? sainte Cécile ? ), vêtu d'un manteau semblable aux raides velours brochés soutenant la frêle Hilzonde, mère de Zénon.

Pour beaucoup, Closer to Van Eyck procurera le plaisir peu avouable d'être davantage ému par une reproduction, dans un face-à-face silencieux, que par un original, entouré d'une foule armée d'audioguides, plaisir nourri de la possibilité de promener son regard sur tel petit chemin tracé d'un pinceau à trois poils de martre par un jeune apprenti anonyme de l'atelier de Van Eyck jusqu'à se perdre dans l'infini de la peinture. A la rencontre peut-être de Zénon, tout au bonheur d'aller droit devant soi dans la simplicité du matin.

 

 Détail du polyptyque de l' Agneau mystique  des frères Van Eyck. Intérieur. Gand, cathédrale Saint-Bavon. Site   Closer To Van Eyck  .

Détail du polyptyque de l'Agneau mystique des frères Van Eyck. Intérieur. Gand, cathédrale Saint-Bavon. Site Closer To Van Eyck.



Lightopia

 Lampe de  Gert van Dessel , Design Museum, Gand

Lampe de Gert van Dessel, Design Museum, Gand

 Lampe de  Françoise de Smet , Design Museum, Gand

Lampe de Françoise de Smet, Design Museum, Gand

 Reflet d'une lampe de  Jean Meirlaen , Design Museum., Gand

Reflet d'une lampe de Jean Meirlaen, Design Museum., Gand

 Lampes de  Patrick Reuvis , Design Museum, Gand

Lampes de Patrick Reuvis, Design Museum, Gand

 

 

 

Au Design Museum de Gand, parfait dialogue entre les espaces du XVIIIe siècle de l'hôtel de Coninck et les luminaires du XXIe siècle (sans oublier quelques playmobils posés ça et là car outre-Quiévrain l'esprit de sérieux ne semble pas autant peser qu'ici ).

 


A travers le porche

Berlin, vers 1929 ..Mara Vishniac Kohn, courtesy International Center of Photography

Berlin, c. 1935-1936 . Mara Vishniac Kohn, courtesy International Center of Photography

 

Ces  deux photographies de Roman Vishniac ont été prises depuis l'intérieur d'un porche d'immeuble, sans doute dans le quartier de Wilmersdorf, à Berlin,  où il s'installa en 1920 après avoir vécu les vingt-trois premières années de sa vie à Moscou. 

Sept années séparent ces deux clichés : le premier date de 1929, le second de 1936.Le photographe occupe toujours la même position de retrait, manifeste toujours la même maîtrise du cadre, mais l'acte de photographier a pris une tout autre signification.

Dans les années vingt, il se plaçait  à la lisière de la scène urbaine en spectateur amusé.  Épris de recherches formelles dans le bouillonnement d'une capitale culturelle cosmopolite avide d'expérimentations artistiques, il recevait l'influence de l'avant-garde photographique allemande.

Avec l'arrivée de Hitler au pouvoir, l'exercice de la profession de photographe est très vite interdite aux juifs, tout comme la possibilité de photographier dans la rue. Dès lors sa pratique devient acte de résistance, à travers lequel il témoigne de l'emprise du nazisme sur l'espace public, en plein et en creux, et interroge sa présence et sa place.

Ainsi s'attache-t-il aux signes visibles de l'envahissement symbolique et idéologique  à travers boutiques et rues. Sur la deuxième photo, on discerne un drapeau à croix gammée à la porte d'un magasin situé au rez-de-chaussée d'un immeuble dont le premier étage est occupé par un tailleur juif pour dames et hommes du nom de Paul Posluschny.

Mais au-delà, ce que Roman Vishniac parvient à capter dans la banalité d'une scène de rue illuminée par le soleil de printemps,  c'est l'air saturé de menaces invisibles.

Les  lois de Nuremberg viennent d'être appliquées.  Le sourire même que la jeune mère adresse à son bébé paraît effroyable. Là est planté un décor dont chaque élément deviendra instrument de persécution. Victor Klemperer dressera en juin 1942 dans son journal l'inventaire des ordonnances ayant conduit à bannir les juifs de l'espace public : obligation de rester chez soi après huit ou neuf heures du soir, interdiction d'utiliser tout moyen de transport, interdiction d'acheter des cigares ou tout autre article pour fumeur, interdiction d'acheter des fleurs, interdiction d'aller chez le coiffeur, interdiction de circuler à vélo autrement que pour aller travailler, interdiction de pénétrer dans une gare, interdiction de marcher dans les parcs et les rues qui les jouxtent, interdiction d'aller dans les halles, de fréquenter les bibliothèques de prêt, les théâtres, les cinémas, interdiction de prendre des repas au restaurant,  interdiction de faire des achats dans des magasins en dehors d'une heure précise chaque jour.

Roman Vishniac quitta Berlin en 1939 après avoir photographié les communautés juives d'Europe centrale à la demande de l'American Jewish Joint Distribution Committee et trouva refuge aux États-Unis. Il ne cessa pas de photographier et s'adonna à sa passion : la photomicroscopie scientifique.

 

 

 

Exposition Roman Vishniac, de Berlin à New York, jusqu'au 25 janvier au Musée d'art et d'histoire du judaïsme à Paris.

 

La vengeance d'une femme

A Vingança de uma Mulher. film de Rita Azevedo Gomes (2011)

 

Dans La vengeance d'une femme, sixième nouvelle de son recueil Les Diaboliques, Jules Barbey d'Aurevilly a placé au cœur de l'intrigue une vengeance qui ne peut être accomplie que si une histoire est racontée et diffusée. Or cette volonté de dire est sans cesse mise en échec par les conditions mêmes dans lesquelles l'histoire peut être racontée. Quand, enfin, la vengeresse trouve un homme prêt à l'écouter et à la croire, celui-ci garde l'histoire pour lui : "Il la mit et la scella dans le coin le plus mystérieux de son être comme on bouche un flacon de parfum très rare, dont on perdrait quelque chose en le faisant respirer". Pourtant, cette histoire nous est racontée et nous la devons à la toute-puissance du narrateur-écrivain.

Cette question de la possibilité même du récit, c'est cela que la réalisatrice portugaise Rita Azevedo Gomes a mis en scène dans sa splendide adaptation, A Vingança de uma Mulher (2011), qui se montre totalement fidèle aux mots de l'écrivain : elle a seulement  transféré certains de la bouche du narrateur à celle du héros et déplacé l'intrigue de Paris à  Lisbonne, translation qui ne donne que davantage de flamboyance aux images baroques du Grand siècle espagnol de Barbey (" Il m'avait dans son cœur comme une madone dans sa niche d'or").

Comment montrer au cinéma les ressorts de la construction d'une fiction tout en laissant toute sa fluidité à l'intrigue ?

Le film s'ouvre sur un personnage contemporain en train de manipuler de menus objets féminins - éventail, colifichets, bijoux, fleurs de tissu - serrés derrière des rubans de cuir cloués  sur un tissu. On aura reconnu une composition chère aux artistes de trompe-l’œil tels Cornelius Gijsbrechts, une parmi les nombreuses références picturales que compte le film : des perspectives de Vermeer au Nastagio de Botticelli, en passant par les fresques de Pompéi, les natures mortes de Zurbaran ou les paysages du quattrocento.

Nous pénétrons dans l'atelier du récit, grâce au narrateur-accessoiriste dont le second geste sera de passer une redingote à un acteur bientôt lancé  dans un parc reconstitué avec pour fond une toile peinte.

Au cours du film, les personnages évolueront indifféremment de décors à l'artificialité marquée à des intérieurs ou des extérieurs (notamment le patio de Dom Fradique dans l'Alfama à Lisbonne) réels. Par un remarquable art de la mise en scène, Rita Azevedo Gomes matérialise le récit dans le récit  : on entr'aperçoit ainsi le décor de l'histoire racontée par une porte de la pièce où elle est racontée.

Elle va même plus loin, nous donnant à voir les sutures de la fiction, en deux images stupéfiantes de beauté :

Un travelling où l'héroïne parcourt le mince espace séparant une toile peinte de scène et un drap, comme si elle pénétrait dans les interstices des lignes de la nouvelle.

Un plan fixe sur l'actrice, la magnifique Rita Durão, assise dans son costume de duchesse, le scénario dactylographié sur ses genoux.

 

A Vingança de uma Mulher. film de Rita Azevedo Gomes (2011)

 

Le film se termine dans les décors vidés du studio de cinéma. Un homme actionne une lourde porte dans le fond, et laisse pénétrer la lumière du jour et le bruit du trafic urbain, tandis qu'un petit garçon tout droit sorti d'un tableau de Velázquez trottine avec à la main une structure de bois ornée d'un grelot : la maquette des décors du film.

Qui raconte ? Comment montrer le récit en train de se faire  ? Laissons le dernier mot à Barbey lui-même :

"C'est ce genre tragique dont on a voulu donner ici un échantillon en racontant l'histoire d'une vengeance de la plus épouvantable originalité dans laquelle le sang n'a pas coulé et où il n'y eut ni fer ni poison ; un crime civilisé enfin, dont rien n'appartient à l'invention de celui qui le raconte, si ce n'est la manière de le raconter".

 

 

 

 

La Vengeance d'une femme se joue en ce moment, et je le crains, pour peu de temps seulement, au Trois Luxembourg à Paris.

 

Here and now

Richard McGuire, couverture de Here, Random House,

Richard McGuire, Here, in Raw, 1989

Richard McGuire, Here, Random House,

Richard McGuire, Here, Random House,

 

En 1989, Richard McGuire publiait une bande dessinée de six pages et trente-six cases dans le magazine Raw . Intitulée Here, elle allait faire date dans l'histoire de la bande dessinée. Sa force novatrice tenait à son mode de narration totalement inédit alliant unité d'espace - toujours le même coin de salon - et éclatement de la continuité chronologique. Dans une même case, par incrustation d'autres cases, l'auteur superposait des cours d'action distants de dizaines d'années, voire de centaines de milliers d'années, dans le passé et dans le futur, tout en racontant une histoire faite de micro-événements, de petits riens. 

Vingt-cinq ans plus tard, ilreprend le même procédé et transforme Here en livre.  Ici un salon, dont le coin coïncide avec la pliure centrale de doubles pages multicolores, le salon de sa maison d'enfance du New Jersey. Ici le temps de la préhistoire,  des premières rencontres d'une tribu indienne avec les colons européens, aux catastrophes naturelles du XXIIe siècle, en passant par les fêtes d'anniversaire du XXe siècle.

Richard McGuire a voulu faire de cette magnifique polyphonie une ode au moment présent, la seule temporalité à exister vraiment, selon lui.

 

 

Richard McGuire, Here, Random House,

Richard McGuire, Here, Random House, (9 décembre 2014)

Merci à KC

Impressions de pleine lune

Hokusai. Fleurs de prunier et lune, Album Mont Fuji au printemps (Haru no Fuji) . Museum of Fine Arts, Boston.

 

 Les cours impériales japonaises ont vu naître plusieurs jeux d'extrême sophistication tels les tournois de poésie -  uta-awase  -  ou les concours d'objets -  mono-awase - consistant pour deux parties rivales à présenter les objets les plus précieux ou les plus surprenants.

L'un des rares à avoir survécu est le ko-awase,  fondé sur l'olfaction de bois odoriférants ( cèdre, santal, agar, cyprès, aloès, etc). Il a été codifié au XVe siècle sous forme de cérémonie de l'encens, le kōdō,  que deux écoles, Shino-ryu et Oie-ryu, ont perpétué jusqu'à nos jours. De génération en génération, la transmission se fait dans le silence et le recueillement en dehors de tout support textuel :  l'apprentissage  doit se passer de questions et nécessite de la part de l'héritier vingt à trente années pour parvenir à une maîtrise complète des gestes, des combinaisons, de la mémoire des parfums, des références littéraires.

Tout l'art du kōdō repose sur la capacité à établir une relation entre soi et l'éclat de bois parfumé . Il suppose de se percevoir en tant que partie de la nature afin d'établir une communication avec le cœur du bois pour l'"écouter".

Le maître de cérémonie est accompagné de trois assistantes. La première prépare l'encens : avec des gestes d'une extrême lenteur, elle sortira le bois d'une boîte pour le disposer sur une  plaque de mica, elle-même posée sur des cendres de charbon parcourues de lignes tracées à l'intérieur d'un bol de porcelaine tripode. La deuxième calligraphiera le déroulement du kumiko, le jeu de devinette, en inscrivant notamment le nom des participants et les résultats. La troisième distribuera un pinceau et de l'encre à chacun pour retranscrire ses intuitions sur un rectangle de papier plié en quatre .

Plus de deux cents jeux existent, pouvant faire intervenir jusqu'à dix "écoutes" autour de citations de poèmes classiques ou d'évocations du Genji Monogatori. Je décrirai ici un jeu simple, tel qu'il est proposé aux novices.

Au lendemain d'une nuit de pleine lune, le maître propose que le petit bout de bois représente la lune, tsuki.

Il fait passer un premier bol d'encens pour permettre de mémoriser l'odeur : la main gauche saisit le bol, pouce recourbé le rebord, la main droite se pose au-dessus de l'encens, en dôme,  pouce et index formant une  fenêtre. Trois inspirations profondes.

Sont ensuite proposés trois autres bols d'encens  : les participants doivent deviner à chaque fois s'il s'agit du bois "lune"( L) ou d'un bois "invité" (G).

L'une des assistantes rassemble les papiers et les remet au scribe qui proclamera les résultats après avoir donné une transcription poétique à  chaque série de trois,  en prenant en compte l'ordre dans lequel apparaissent les  "L" et "G".

- lune+invité+lune sera désigné comme le reflet de la lune dans l'eau,

- invité +lune + invité :  la lune vue à travers le feuillage

- trois fois "lune" : pleine lune

- trois fois "invité" : nuit de pluie, amaya

etc.

Ainsi le participant gardera-t-il non seulement en mémoire le parfum du bois en laissant errer son imagination dans son effluve re-suscité avec une surprenante intensité, mais aura eu l'impression d'être entré en symbiose avec la lune. Une expérience poétique totale.

 

 

 

 


Pour s'initier au kōdō à Paris, il est judicieux de surveiller l'agenda de la Maison de la culture du Japon.

L'appartement de Corrado N.

Stand de la galerie Helly Nahmad, Frieze Masters, Londres, octobre 2014

Photo issue du compte instagram du photographe Miguel Flores-Vianna

Stand de la galerie Helly Nahmad, Frieze Masters, Londres, octobre 2014

Photo issue du compte instagram du photographe Miguel Flores-Vianna

 

Le galeriste Helly Nahmad a choisi de présenter sa marchandise sur son stand de la foire d'art Frieze Masters à Londres en mettant en scène l'appartement d'un collectionneur imaginaire, à Paris, en 1968 : Corrado N.

Des Schwitters,  Twombly, Picasso, Miro, Fontana,  Dubuffet sur les murs, des affiches de la révolte étudiante mêlées à celles d'expositions, des corbeilles de paquets de cigarettes,  des cendriers pleins,  de la vaisselle sale dans l'évier, des cartes postales et des photos scotchées, des piles savamment désordonnées de journaux, de revues et de catalogues de ventes aux enchères.  Malin.

Malin, mais sans doute trop beau pour être vrai. Comme le souligne judicieusement le critique Josh Spero, l'absence totale de mauvais goût condamne l'installation à  l'invraisemblance :  pas un seul objet tant soit peu hideux, comme tout un chacun en possède, et pas une fausse note dans le choix des tableaux ou des artistes collectionnés.  Et pour cause, c'est le goût des collectionneurs actuels qui est donné à voir et non celui d'un collectionneur des années soixante. 

Réversibilité

 
 Détail, après nettoyage puis après restauration.

Détail, après nettoyage puis après restauration.

Jan van Eyck,  Margaret, femme de l'artiste 1439 (Bruges, musée Groninge)  après  nettoyage  puis après restauration.

 

Dans le documentaire que  Frederick Wiseman a consacré à la National Gallery de Londres, on apprend que les nouvelles techniques de restauration reposent sur le principe de réversibilité : toutes les réparations et  retouches sont effectuées, au prix parfois de centaines d'heures de travail, à partir d'une fine couche de vernis qui peut être enlevée en un quart d'heure.  Plus rien de définitif pour permettre aux générations futures d'historiens de l'art et de restaurateurs de forger leur propre interprétation de l’œuvre en revenant sur la restauration antérieure.

Foto Splendid C. Acsinte

Dans le petit musée ethnographique du judet de Ialomita dans le sud-est de la Roumanie, des cartons de plaques photographiques prenaient la poussière jusqu'au jour où  ils l'attirèrent l’œil de Cezar Popescu  : il n'eut alors de cesse de convaincre les responsables du musée de les lui confier pour les préserver d'une destruction irrémédiable. Depuis novembre 2013,  il consacre son temps à restaurer et digitaliser les portraits individuels et collectifs que  Costică Acsinte (1897-1984) prit dans et à l'extérieur de son studio du centre de Slobozia „Foto Splendid Acsinte“,  de 1930 à 1960.

Des milliers d'hommes, de femmes et d'enfants, dont on ne connaîtra rien d'autre que le visage et le corps.  Pas de noms, très peu de dates mais des regards intenses, effarés, tendres, doux ou fuyants, des poses maladroites, nonchalantes, raides ou pleines d'aisance, des vêtements élimés, mal coupés, recherchés, élégants, éclatants de blancheur ou fraîchement empesés. Ce n'est pas vraiment d'histoire qu'il peut être question même si l'on sent confusément que certains n'ont pas eu la chance de revenir devant l'objectif de Costica, emportés par une mort brutale parce qu'ils étaient juifs, tsiganes ou plus tard opposants à la dictature communiste. Non, c'est plutôt à une communion avec une humanité disparue que ces photos nous invitent, à travers naissances, fiançailles, mariages, réunions de famille et enterrements qui nous permettent d'effleurer les énigmes de tous ces instants de vie qui défilent devant nos yeux. 

Et l'on ne peut être qu'admiratif de l'énorme travail de Cezar Popescu, de sa volonté acharnée de sauver ne serait-ce qu'un minuscule morceau de visage de la fosse commune de l'oubli.

Art of memory

 

 

 

 

Couverture de l'édition de poche de Livret de famille par Pierre Le-Tan, 1977,

 

 

 

 

The Nobel Prize in Literature for 2014 is awarded to the French author Patrick Modiano

“for the art of memory with which he has evoked the most ungraspable human destinies

and uncovered the life-world of the occupation ”.

Plein soleil

 

Vers la fin de Plein soleil de René Clément, cette scène de quelques secondes, admirablement composée, travaillée comme un tableau abstrait, qui doit beaucoup sans doute au directeur de la photographie Henri Decaë.   Alain Delon (Tom Ripley) ouvre les fenêtres de la maison de Mongibello : passage de l'ombre à la lumière, qui lui sera fatal.

 

Pastorale alentejane

 

 

Dans l'immensité des plaines rurales de l'Alentejo, chênes-lièges et moutons ponctuent le paysage presque monochrome en été. Les villages, régulièrement blanchis à la chaux,  ne semblent jamais vieillir, les cigognes volent au-dessus des champs moissonnés et l'écorce des chênes démasclés se reconstitue dans un silence à peine troublé par les clochettes des troupeaux gardés par de vieux bergers en chemises à manches longues. Bâton à la main, chiens à leur pied,  à quoi occupent-ils donc leur esprit ? Quelle discipline mentale se sont-ils forgée ? Leur arrivent-ils de fredonner un chant communiste dans cette terre marquée par l'opposition au salazarisme et les luttes des ouvriers agricoles pour la réforme agraire ? Qu'imaginent-ils lorsqu'ils fixent l'horizon ? Comment atteignent-ils cette immobilité contemplative ?

 

Arbre vagabond

 L'Arbre vagabond, bar à vins-librarie, au lieu-dit Cheyne, sur la commune du Chambon-sur-Lignon

L'Arbre vagabond, bar à vins-librarie, au lieu-dit Cheyne, sur la commune du Chambon-sur-Lignon

 L'Arbre vagabond, bar à vins-librarie, au lieu-dit Cheyne, sur la commune du Chambon-sur-Lignon

L'Arbre vagabond, bar à vins-librarie, au lieu-dit Cheyne, sur la commune du Chambon-sur-Lignon

 L'Arbre vagabond, bar à vins-librarie, au lieu-dit Cheyne, sur la commune du Chambon-sur-Lignon

L'Arbre vagabond, bar à vins-librarie, au lieu-dit Cheyne, sur la commune du Chambon-sur-Lignon

 L'Arbre vagabond, bar à vins-librarie, au lieu-dit Cheyne, sur la commune du Chambon-sur-Lignon

L'Arbre vagabond, bar à vins-librarie, au lieu-dit Cheyne, sur la commune du Chambon-sur-Lignon

 L'Arbre vagabond, bar à vins-librarie, au lieu-dit Cheyne, sur la commune du Chambon-sur-Lignon :

L'Arbre vagabond, bar à vins-librarie, au lieu-dit Cheyne, sur la commune du Chambon-sur-Lignon :

 

Sur  les terres agricoles du plateau du Vivarais-Lignon, au lieu-dit Cheyne de la commune du Chambon-sur-Lignon,  une école primaire publique est construite en 1913 pour les enfants des fermes alentours,   robustes constructions en pierre volcanique recouvertes de toits de lauze, comptant parfois un cimetière privé protestant, disséminées  à mille mètres d'altitude  entre bois de pins et de mélèzes, près piqués d'épilobes, chemins bordés de genêts, avec pour horizon une ligne sinueuse de volcans. Moins dix en hiver.

En 1978, Martine Mellinette et Jean-François Manier font le pari d'installer leur maison d'édition-imprimerie dans les locaux désaffectés de l'école : ce sera Cheyne. Belle aventure, maintenant trentenaire :  un catalogue de 300 titres de poésie et de littérature contemporaines, des rencontres annuelles, les Lectures sous l'arbre. Si la Bibliothèque nationale et l'Orangerie du Sénat lui ont consacré des expositions, c'est qu'il s'agit d'un exemple rare d'exigence et de volonté de partage du beau intégrant toutes les étapes de la chaîne éditoriale,  de la rencontre avec les auteurs jusqu'à la diffusion, en passant par la conception, le choix des papiers, la mise au point d'encres de couleurs,  l'impression sur presses à plombs, le brochage, la reliure.

Depuis le mois de mai dernier, le bâtiment a changé d'affectation après quelques travaux. Les machines et l'atelier de la maison d'édition ont été déplacés non loin pour laisser place à L' Arbre vagabond, un bar à vins librairie conçu par Jean-François Manier et son fils, Simon. Au fracas des presses ont succédé le rire des convives aux joues rosies par des crus choisis et les pas feutrés des curieux qui flânent entre les cinq espaces meublés de confortables sièges  :  ailleurs - voyages à pied et dans la tête ; comprendre et refaire le monde - histoire, engagements et luttes ; poésie - la belle aventure ; le livre, dernier refuge de l'homme libre; affaire de goûts - cuisine, vins, érotisme - où l'armoire grise de la salle de classe a été malicieusement repeinte d'un rouge capiteux.

Inutile de vous dire comme l'on s'y sent bien. Là, le temps semble s'écouler autrement. Le temps du livre, de la lecture, dans une émouvante continuité avec les premiers apprentissages qu'abritait l'école cent ans auparavant.

* * * * * * *

Belles expériences du temps à vous,

 

Au mois de septembre,

 

Florizelle

 

 

 

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 L'Arbre vagabond, bar à vins-librarie, au lieu-dit Cheyne, sur la commune du Chambon-sur-Lignon. Toile de Jean-Pierre Schneider.

L'Arbre vagabond, bar à vins-librarie, au lieu-dit Cheyne, sur la commune du Chambon-sur-Lignon. Toile de Jean-Pierre Schneider.

 Un cimetière privé protestant près d'une ferme  au Chambon-sur-Lignon

Un cimetière privé protestant près d'une ferme  au Chambon-sur-Lignon

Fleurs fantômes

Fleurs fantômes, installation de Gabriel Orozco au Château de Chaumont-sur-Loire.

Fleurs fantômes, installation de Gabriel Orozco au Château de Chaumont-sur-Loire.

Fleurs fantômes, installation de Gabriel Orozco au Château de Chaumont-sur-Loire.

 

Invité à créer une œuvre in situ  au château de Chaumont sur Loire, Gabriel Orozco a arpenté pendant de longs mois ses pièces, d'étage en étage, pour se fixer sous les toits, dans les appartements des invités (ou des domestiques des invités ? ) délaissés depuis 1938, date de la cession du domaine à l’État par l'excentrique princesse Marie de Broglie, veuve d'Amédée, héritière Say,  ruinée par son étonnante union avec l'infant d'Espagne.

Laissés bruts depuis près de quatre vingts ans, leurs murs étaient recouverts d'une superposition de papiers peints, déchirés, arrachés,  laissant apparaître ça et là le crépi, voire l'ossature de bois. Gabriel Orozco a pénétré au cœur de leurs motifs superposés par la photographie puis a utilisé une imprimante à jet de peinture à l'huile pour reproduire sur des châssis des agrandissements, se remettant au hasard mécanique. Phase finale de son œuvre : il a accroché ses vingt-sept toiles en choisissant scrupuleusement leur emplacement, afin qu'elles fassent corps avec les lieux. Vingt-sept toiles qui, isolées de ce contexte, ne seraient qu'anecdotiques et ornementales.

Avec ses "fleurs fantômes", il s'est, dit-il, intéressé à "la fragilité des choses, aux images iconiques accidentées par le temps qui passe, à ce qui est imperceptible". Palimpseste, mémoire en suspens, bribes invisibles de vies éteintes, densité du souvenir de moments disparus, dit encore le programme.

A la vérité, c'est davantage à une exploration de l'espace que du temps que cette œuvre m'a paru inviter. Ces agrandissements reconfigurent tout alentour, par un magistral jeu d'échelles : chaque mètre carré de mur prend une autre dimension, celle de territoires à découvrir dans toutes leurs diversités, avec leurs reliefs et leurs accidents, dans une joie toujours recommencée de la texture. Comme si finalement, les toiles devaient attirer le regard moins sur elles-mêmes que sur la surface sur laquelle elles reposent et forcer le visiteur, loin des fastes néo-renaissance des étages inférieurs, à s'attarder sur ce qu'il aurait eu tendance à négliger. Comme si, par un effet de levier aussi élégant que puissant, elles transformaient tout l'espace en œuvre à part entière.

 L'on pourrait passer des heures à contempler ces pans de mur, progressant de ravissements en ravissements centimètre par centimètre dans ces lieux transfigurés, enfilade de petites pièces lumineuses, de recoins sombres, de couloirs interminables éclairés par des lucarnes découpant chaque fois une vue différente sur les rives, si belles, de la Loire.

Bonne nouvelle : vous avez jusqu'au 31 décembre 2016 pour vous frayer un chemin à travers ce Paperland d'exception.

 

 

Installation Fleurs fantômes de Gabriel Orozco. Château de Chaumont-sur-Loire.

 

Fleurs fantômes, installation de Gabriel Orozco au Château de Chaumont-sur-Loire.