Foto Splendid C. Acsinte

Dans le petit musée ethnographique du judet de Ialomita dans le sud-est de la Roumanie, des cartons de plaques photographiques prenaient la poussière jusqu'au jour où  ils l'attirèrent l’œil de Cezar Popescu  : il n'eut alors de cesse de convaincre les responsables du musée de les lui confier pour les préserver d'une destruction irrémédiable. Depuis novembre 2013,  il consacre son temps à restaurer et digitaliser les portraits individuels et collectifs que  Costică Acsinte (1897-1984) prit dans et à l'extérieur de son studio du centre de Slobozia „Foto Splendid Acsinte“,  de 1930 à 1960.

Des milliers d'hommes, de femmes et d'enfants, dont on ne connaîtra rien d'autre que le visage et le corps.  Pas de noms, très peu de dates mais des regards intenses, effarés, tendres, doux ou fuyants, des poses maladroites, nonchalantes, raides ou pleines d'aisance, des vêtements élimés, mal coupés, recherchés, élégants, éclatants de blancheur ou fraîchement empesés. Ce n'est pas vraiment d'histoire qu'il peut être question même si l'on sent confusément que certains n'ont pas eu la chance de revenir devant l'objectif de Costica, emportés par une mort brutale parce qu'ils étaient juifs, tsiganes ou plus tard opposants à la dictature communiste. Non, c'est plutôt à une communion avec une humanité disparue que ces photos nous invitent, à travers naissances, fiançailles, mariages, réunions de famille et enterrements qui nous permettent d'effleurer les énigmes de tous ces instants de vie qui défilent devant nos yeux. 

Et l'on ne peut être qu'admiratif de l'énorme travail de Cezar Popescu, de sa volonté acharnée de sauver ne serait-ce qu'un minuscule morceau de visage de la fosse commune de l'oubli.

Lettres de la poupée

 Max Pam, Yorkshire, 1991  Galerie Camera Obscura

Max Pam, Yorkshire, 1991

Galerie Camera Obscura

 

 

Berlin, parc de Steglitz, automne 1923

Une petite fille est assise sur un banc. A travers ses yeux embués de larmes, elle discerne la silhouette sombre d'un grand homme maigre portant un chapeau melon. Il se penche vers elle et lui demande pourquoi elle pleure. Elle lui répond qu'elle a perdu sa poupée. Il la rassure immédiatement : "Ta poupée n'est pas perdue, elle fait juste un petit voyage. Je le sais car elle m'a envoyé une lettre". La petite fille contemple ses yeux gris flamboyants, ses sourcils très noirs, son beau sourire : "Et pouvez-vous me la montrer ?". "Malheureusement, je ne l'ai pas sur moi mais je peux te l'apporter : donnons-nous rendez-vous demain à la même heure". Elle cesse de pleurer et regarde, pleine de curiosité, l'homme repartir avec la jeune fille blonde et bienveillante qui l'accompagne.

Le lendemain, l'homme est là à l'heure dite. Il sort de son manteau bleu foncé à la coupe étroite et élégante une lettre parcourue d'un gribouillage noir. La petite fille ne sait pas lire et l'écoute avec intensité. Parfois, il s'interrompt et dessine un geste de ses mains expressives et fines. La poupée explique qu'elle en avait assez de vivre dans la même famille et qu'elle éprouvait le besoin de briser cette monotonie en changeant d'air même si, insiste-t-elle, cela ne change rien à l'amour qu'elle porte à la petite fille.

Chaque jour, l'homme lit une nouvelle lettre à la petite fille absorbée par la précision du récit et l'humour de son amie. La poupée grandit, va à l'école, fait la connaissance d'autres personnes. Chaque fois, elle assure la petite fille de son amour. L'homme pose sa main sur son cœur.

Au bout de trois semaines, la poupée annonce qu'elle est tombée amoureuse : elle décrit le jeune homme, la fête de fiançailles, sa robe de mariée et la décoration de sa nouvelle maison et conclut : "Tu te rendras compte par toi-même que nous devons renoncer à nous voir à l'avenir". La petite fille sourit, apaisée de savoir sa poupée heureuse. L'homme s'éloigne. Elle ne le reverra  plus jamais.

 

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Cet homme, c'est Franz Kafka. Dévoré par la tuberculose dans un Berlin en proie à l'inflation, il sait qu'il n'a plus que quelques mois à vivre. Bientôt, il renoncera à ses promenades. Alité, il s'amusera avec sa jeune fiancée Dora Diamant à raconter des contes de fées en projetant des ombres chinoises avec ses mains de plus en plus décharnées sur le papier peint de leur petit appartement où il a enfin connu le bonheur conjugal. Bientôt, il entamera son dernier voyage, via Prague, pour le sanatorium de Kierling, près de Vienne. Il s'enchantera de la venue d'un petit oiseau dans sa chambre et mourra le 3 juin 1924, dans le parfum de la brassée de fleurs de printemps cueillies par Dora.

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Les lettres de la poupée n'ont jamais été retrouvées.

Elles ont peut-être fait partie des manuscrits brûlés par Dora Diamant à la demande de Franz, de son vivant, ou alors, en possession de la petite fille, ont  été mises au rebut, jetées une fois atteint l'âge de l'adolescence, ou bien détruites dans un bombardement, piétinées par des pillards la  guerre venue,  ou bien encore soigneusement dissimulées sous les lattes du parquet attendant d'être découvertes. C'est cet espoir que nourrissent les spécialistes, notamment Klaus Wagenbach et  les animateurs du Kafka Project qui se sont donné pour mission de retrouver les manuscrits perdus de Kafka.

L'histoire de la poupée a été rapportée par Dora Diamant au grand ami de Kafka, Max Brod, et à Marthe Robert. Chaque jour, leur a-t-elle précisé, il est resté rivé à son bureau pour écrire ces lettres avec la même intensité que  lorsqu'il se consacrait à son oeuvre. Poussé par la force la fiction et la toute puissance du récit, maître absolu du verbe, il a offert à la petite fille le plus beau cadeau qui soit : un monde imaginaire où s'oublient les chagrins.

 

 

 

 

 

 

Voir J'ai connu Kafka, témoignages réunis par Hans-Gerd Koch, traduit de l'allemand par François-Guillaume Lorrain. éditions Solin-Actes Sud, 1998. Témoignage de Dora Diamant initialement publié dans Der Monat, juin 1949, " Erinnerungen an Franz Kafka" de Josef Paul Hodin ; Témoignage de Max Brod dans Uber Franz Kafka, Fischer Verlag. 

 

 

 

Un grand merci à RVS pour sa générosité et son aide si précieuse

 

 

 

Newe Yeare's Guiftes gyven to the Queene's Majesty

Détail de la liste pour 1579, Folger Shakespeare Library

 

Portrait de la reine Elizabeth, vers 1592, Toledo Museum of Art, Ohio

Anno Regni Regine Elizabeth tricesimo-primo, 1588-9

 

 

Newe Yeare's Guiftes gyven to the Queene's Majesty at Her Highnes Mannour of Richmond, by these Parsons whose names do hereafter ensewe, the first daye, the yeare aforesaide.

By the Lady Marquesse of Northampton, a peire of braceletts of gold conteyning 16 peeces, four enamuled white set with one pearle in a peece, and four sparks of rubyes a peece, the other foure sett with one dasy and a small ruby in the middest thereof, and four small pearles and eight longe peeces betwene them, ech sett with small diamonds and two sparks of rubyes.

By the Countesse of Shrewsbury, a safegard with a jhup or gaskyn coat of faire cullored satten, like flames of fire of gold, and garnesshed with buttons, loupes, and lace of Venis silver.

By the Countesse of Warwick, a chayne, containing 22 aggetts slytely garnesshed with gold, and 22 bawles of jheat slytely garnesshed over with seede pearles.

By the Countesse of Lyncoln, widdowe, a longe cloake of murry velvet, with a border rounde aboute of a small chenye lace of Venis silver, and two rowes of buttons and lowpes of like silver furred thorough with mynnyover and calloper like myll pykes.

By the Countesse of Bedforde, two large candlesticks of cristall garnesshed with silver gilte paynted, per oz. altogether

By the Countesse of Ormount, parte of a petticote of carnacon satten ymbrodered with a broade garde or border of anticks of flowers and fishes of Venis gold, silver, and all over with a twist of Venis gold.

By the Countesse of Bath, a fanne of swanne downe, with a maze of greene velvet, ymbrodered with seed pearles and a very small chayne of silver gilte, and in the middest a border on both sides of seed pearles, sparks of rubyes and emerods, and thereon a monster of gold, the head and breast mother-of-pearles; and a skarfe of white stitche cloth florished with Venis gold, silver, and carnacion silke.

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Une paire de bracelets incrustés de rubis, de perles, de diamants et d'émaux, un jupon de satin flammé bordé de dentelle de Venise argentée, une chaîne de perles et d'or, un long manteau de velours couleur mûre festonné de fourrure, deux chandeliers de cristal recouvert d'argent, un pourpoint de satin couleur oeillet brodé de fleurs, un éventail de plumes de cygnes à monture incrustées de rubis et d'émeraudes avec une tête de monstre à la tête et à la poitrine de nacre, mais aussi des bourses emplies d'or, des tabourets tapissés, des pendentifs, des housses de coussins brodées, des tapis de selle, des fraises, des bas, des mouchoirs, des boîtes à sel, des pièces d'estomac, des coiffes, des gants parfumés, des manchons tissés d'argent brodés de fleurs et de bêtes, doublés de velours rose, des tablettes à écrire, etc.

Voici quelques uns des objets offerts par ses courtisans à la reine Elizabeth Iere à l'occasion des étrennes du 1er janvier 1589

Les étrennes royales, pratique connue dans d'autres cours européennes, étaient fondées sur une système d'échanges extrêmement codifié au cours d'un cérémonial mettant en scène un ballet de messagers : d'un côté, les objets offerts par les membres la noblesse ou du clergé à la reine ; de l'autre, les objets offerts par la reine en retour, le tout scrupuleusement mis en liste, recto verso, sur un rouleau de parchemin, avec pour chaque présent l'indication de sa valeur vénale jusqu'à la somme totale en monnaie. La Folger Shakespeare Library possède un  des vingt-quatre rouleaux qui sont parvenus jusqu'à nous (on en trouve la transcription ici).

Si la réciprocité était immédiate, l'échange était bien évidemment totalement disymétrique puisque le souverain pouvait refuser le présent pour signifier la disgrâce du sujet. On imagine fort bien les longues réflexions qui devaient présider au choix de tel ou tel objet pour s'attirer les faveurs royales et les sueurs froides qui s'ensuivaient. Le Duc de Norfolk, emprisonné, vit sa magnifique pièce de joaillerie rejetée et fut exécuté quelques mois plus tard tandis que Philip Sydney put revenir en cour grâce à l'ingénieux petit fouet bijou qu'il fit fabriquer pour mieux marquer sa soumission. A travers ce système redoutable, chacun pouvait connaître l'exacte place qu'il occupait.

Nous restent la poésie des noms de matière - "taphata", "satten","sarceonnett", "vellat"- , des couleurs et l'impression de plonger dans un coffre à trésors.

Sur les portraits de ER I, voir luminarium et Marilee Cody ; sur les portraits d'Hilliard en particulier, ceci.

Sur sa garde-robe, voir les wardrobe warrants classés par Drea Leed, celui-ci par exemple..

 

La liste rouge

Des images de mises en scène de théâtre du début du XXe siècle à nos jours tournant autour du ciel et de la nuit, des murs et des miroirs, ou encore des forêts et des arbres : vous les trouverez  sur The Red List.  Ce site réjouissant établit sous forme de listes une classification systématique des arts visuels par genres - beaux-arts, film, photographie, scénographie, graphisme, architecture, mode -  et thèmes,  en posant des repères chronologiques forts empruntés à l'histoire de l'esthétique ou plus simplement bornés par les siècles, et en citant sources et auteurs (un scrupule quasiment tombé en désuétude avec Pinterest ou Tumblr). Ici, il est question non pas d'épingler de jolies images dans un ordre propre à chacun mais de partager un ordonnancement objectif, source de clarté et de lisibilité. L'entreprise en est à ses débuts, sous-tendue par un énorme travail, et réserve d'ores et déjà de bien belles surprises, appelées à se multiplier grâce aux contributions mêmes de ses utilisateurs et à l'ardeur de ses instigateurs.

L'âme des fleurs

 

Chaque jour depuis un an, le grand maître de l'ikebana Kawase Toshiro présente une composition dans un petit vase ancien et l'accompagne d'une phrase courte sur les jeunes filles, les souvenirs, les gouttes d'eau, les étoiles, la tranquillité, une vierge à l'enfant de Piero della Francesca, le silence de l'hiver, le vent dans la montagne, une danse, une ombrelle, la force de la vie, l'espoir. Un exercice quotidien de méditation où couper la plante revient à aller à la rencontre de sa nature intrinsèque, au-delà de son apparence et des caractéristiques communes qui la lient aux autres spécimens de son espèce.